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Thème : Guerre


Oradour
Jean TARDIEU

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Oradour n’a plus de femmes

Oradour n’a plus un homme

Oradour n’a plus de feuilles

Oradour n’a plus de pierres

Oradour n’a plus d’église

Oradour n’a plus d’enfants

Plus de fumée plus de rires

Plus de toits plus de greniers

Plus de meules plus d’amour

Plus de vin plus de chansons.

Oradour, j’ai peur d’entendre

Oradour, je n’ose pas

approcher de tes blessures

de ton sang de tes ruines,

je ne peux je ne peux pas

voir ni entendre ton nom.

Oradour je crie et hurle

chaque fois qu’un coeur éclate

sous les coups des assassins

une tête épouvantée

deux yeux larges deux yeux rouges

deux yeux graves deux yeux grands

comme la nuit la folie

deux yeux de petits enfants :

ils ne me quitteront pas.

Oradour je n’ose plus

Lire ou prononcer ton nom.

Oradour honte des hommes

Oradour honte éternelle

Nos coeurs ne s’apaiseront

que par la pire vengeance

Haine et honte pour toujours.

Oradour n’a plus de forme

Oradour femmes ni hommes

Oradour n’a plus d’enfants

Oradour n’a plus de feuilles

Oradour n’a plus d’église

plus de fumées plus de filles

plus de soirs ni de matins

plus de pleurs ni de chansons.

Oradour n’est plus qu’un cri

et c’est bien la pire offense

au village qui vivait

et c’est bien la pire honte

que de n’être plus qu’un cri,

nom de la haine des hommes

nom de la honte des hommes

le nom de notre vengeance

qu’à travers toutes nos terres

on écoute en frissonnant,

une bouche sans personne,

qui hurle pour tous les temps.

 

© Jean TARDIEU
Extrait du recueil Les dieux étouffés (1944)

 

Jean Tardieu

Jean Tardieu
(1903-1995)

Ecrivain et poète français, Jean Tardieu est aussi un inventeur extrêmement fécond, qui s'est essayé à produire dans tous les genres et tous les tons : humoriste aussi bien que métaphysicien, dramaturge et poète lyrique ou formaliste, il a déployé en plus de soixante ans une créativité exceptionnelle, faisant alterner une poétique classique avec le vers libre ou les tentatives audacieuses de l'écriture informelle. Avec une inquiétude métaphysique dissimulée sous l'humour, Jean Tardieu n'a cessé de se « demander sans fin comment on peut écrire quelque chose qui ait un sens ».
→ Sa biographie sur Wikipédia

→ Pour mémoire, rappel du contexte
Le 10 juin 1944, l’armée allemande perd des batailles et commence à fatiguer. Une division de soldats du Reich entreprend de regagner les villes du centre puis du nord de la France. Sur son chemin, animée d’une colère froide, elle choisit de décimer au hasard un village paisible du Limousin : ce sera Oradour-sur-Glane. Prétextant un contrôle d’identité, les SS de la 3e compagnie rassemblèrent à Oradour la population puis séparèrent les hommes des femmes et des enfants. Les premiers furent abattus à la mitrailleuse dans des granges. Les femmes et les enfants furent eux enfermés dans l’église du village. Les SS introduisirent un gaz suffocant puis mirent le feu à l’édifice. Il n’y eut que quelques survivants.

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