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Le Monde de Poetika
Site & Revue numérique de poésie
N° ISSN : 2802-1797
La bonté se recherche un peu comme un Graal
Avec désintérêt notre temps la malmène
Le pire est toujours là terrible est son domaine
Au sein de ce brouillard elle est un idéal
Un idéal bien seul sans baguette magique
-Le monde se nourrit d’un espoir anémique-...
Éhonté le délire en rouleau compresseur
Poursuit des objectifs qui chantent son contraire
Constamment nous polluent le racisme et la guerre
Le réel c’est un fait ignore la douceur
La douceur reste un rêve un songe bucolique
-Le monde se nourrit d’un espoir anémique-…
Indompté le dégoût déplore tout le sang
Qui salit notre Histoire à l’aura belliqueuse
Qui salit notre temps à l’aura vaniteuse
Il est bien dépourvu face au mal agissant
Agissant avec force et s’accroît le tragique
-Le monde se nourrit d’un espoir anémique-...
Effronté ce constat se moque des quatrains
Qui célèbrent la Paix qui blâment la discorde
L’Homme est déshonoré victime d’une horde
D’instincts nauséabonds pères de grands chagrins
Chagrins qui voient mon âme être mélancolique
Dans l’écho du grand monde à l’espoir anémique...
Extrait du recueil Sans méthode à 6000
Didier Colpin
(1954-aujourd'hui)
Didier Colpin est né en 1954 à Laval, petite ville de l’Ouest de la France. Il a découvert l’écriture et la poésie « sur le tard », en 2010. Depuis elle est devenue sa compagne de tous les jours…
La poésie est pour lui le contraire de Twitter et de sa rapidité. Elle est un arrêt sur image… Sur un émoi sur un trouble sur la Beauté sur la laideur. Le tout vu, ressenti à travers le prisme qu’est son regard où deux plus deux ne font pas toujours quatre...
Une nuit,
Deux lieux :
Une ville,
Un pré.
L'un à toi,
L'une à moi.
Chez toi,
Les fenêtres encore allumées.
Chez moi,
L'herbe noire après la pluie.
Et ces rues
Que nous ne connaîtrons pas.
14 mai 2026
Je descends vers quelque chose que je ne nomme pas
Chaque geste m'éloigne
Ou me rapproche de toi ?
Est-ce un précipice
Derrière l'aube
De cette colline ?
Je m'y dirige
Et vers toi,
Pour toi,
Averse ou ondée
Qu'importe
18 mai 2026
Charles Garatynski
(1998-)
Charles Garatynski, né à Bordeaux en 1998, est écrivain.
D’origine polonaise par sa mère, il écrit entre deux langues.
Son travail de création explore les zones de contact entre les littératures françaises et polonaises.
Ses textes de fiction ont paru dans plusieurs revues, parmi lesquelles Marginales et La Revue des ressources en France, ainsi que Suburbia et e-eleWator en Pologne.
En janvier 2026, sa pièce Héraut de la démocratie a été créée à Nantes.
Il publie également des articles consacrés à des écrivains majeurs d’Europe centrale, notamment Witold Gombrowicz, Bruno Schulz et Stanisław Witkiewicz, dans La Revue des Deux Mondes, La Quinzaine littéraire et Actualitté. Ces travaux l’ont conduit à intervenir dans plusieurs colloques internationaux (Istanbul, Leuven, Sorbonne-Nouvelle).
Il a reçu en décembre 2025 le prix d’Artiste de la diaspora polonaise de l’année en prose décerné par l’Académie polonaise des sciences sociales et humaines.
Sa pièce Héraut de la démocratie a été mise en scène à Nantes en janvier 2026.
Autre texte de l'auteur sur le site :
→ Décadence
Port-Vila, Vanuatu
Un terrain vague d'où émergent quelques bancs taillés dans la masse
Une cahute fanée au comptoir bancal, tel est le temple du piter methysticum
L'ambroisie du peuple kanak servie dans une demi noix de coco, le kava.
Il apaise par sa narcose bienveillante à l'écoute de l'esprit des ancêtres.
L'officiant est un vieillard ridé comme une pomme surie,
La peau teintée du léger reflet vert des habitués de longue date.
Il touille son eau brume dans une lessiveuse
Avec en arrière fond une étagère poudrée de latérite où agonisent quelques bananes tavelées.
Un breuvage qui impose le mezzo-voce et des lumières timides.
L'astringence de la première gorgée qui électrise l'échine puis l'estomac qui renacle
Avant que l'envoûtement ne prenne ses quartiers dans vos muscles et vos synapses
Alors que quelques ampoules bleues s'allument entre chien et loup.
Un voyage sans destination tant l'univers s'est élargi
Borné de quelques pensées aléatoires qui flottent à l'aventure
Avant de se dissoudre dans la géométrie de la Croix du sud.
Un moment où l'espace temps est mis au rencart.
Nakamal : lieu de réunion communautaire des tribus mélanésiennes du Vanuatu où l'on discute des questions sociales et religieuses en consommant du kava. Lieu réservé aux hommes dans les îles mais ouvert à tous à Port-Vila.
Bertrand Tardé
(1953-aujourd'hui)
Né à Bordeaux, Bertrand Tardé a effectué des études supérieures à l'université de Caen et obtenu une maîtrise de langues scandinaves et une licence de sociologie. Actuellement retraité, il a été journaliste free lance pour des journaux et magazines nationaux comme Thalassa, Grands reportages, Historia, L'événement du Jeudi, etc. Il a été responsable du service culture du Journal de la Réunion. Il a également donné des conférences sur la Jangargh Kalam school (art tribal indien contemporain) et travaillé pour l'encyclopédie de la maison Atlas. Il a publié plusieurs récits de voyages, des nouvelles et la biographie de Jorgen Jorgensen, explorateur danois.
C'est dans le fond d'un vieux tiroir
Que m'attendaient dans le silence
Des mots prisonniers dans le noir
Qui espéraient leur délivrance.
Et je me suis imaginé
En les lisant dans ma chaumière
Que tous ces vers abandonnés
Puissent retrouver la lumière.
Ils ont suscité l'émotion
D'un pianiste pour la musique,
D'une voix pour une chanson
Pour créer un moment magique.
Que reviennent les heures d'or,
La renaissance d'un poème
Qui pourtant semblait déjà mort,
Oublié de l'auteur lui-même.
Eric Brouard
Eric Brouard a été placé très jeune avec ses frères et sœurs dans une institution d'une quarantaine d’enfants. Cela a créé des liens forts dans la fratrie. Contrairement à d’autres institutions, ils étaient bien traités. Sorti trop jeune du système scolaire, il a dû travailler dès l’âge de 16 ans pour subvenir à ses besoins, mais il n'a pas été malheureux. Il a travaillé dans de grands hôtels, chez Marc Meneau, et au fameux Relais Fleuri d’Avallon, d’abord comme voiturier, puis comme gardien de nuit. Ce n’était certainement pas un travail intellectuel, mais il a toujours lu la poésie qui l’emportait dans le rêve... Cependant, c’est la rencontre avec une femme merveilleuse, Louise Guersan, une professeure passionnée par l’enseignement et par la littérature, qui a une superbe écriture, et qui a été son mentor, lui enseignant avec patience et dévouement les principes de l’écriture, quà partir de 2022, il a commencé à proposer ses textes dans des concours de poésie, devenue pour lui une véritable passion. Il a d'ailleurs été plusieurs fois primé. En trois ans, il écrit un peu plus de 300 poèmes. Il publie également dans des revues ou des anthologies.
Pourquoi pleure le saule au bord de la rivière
Laissant sa pauvre larme emportée en les flots ?
Il est si malheureux que deux beaux angelots
Sont assis sur sa branche et tiennent leur bréviaire.
Ils voudraient le guérir, éviter la civière,
Le priant tendrement d’étouffer ses sanglots,
Mais rien ne leur répond que les faibles grelots
Du pleur réverbéré là-bas dans la gravière.
Qui donc as-tu perdu, bel arbre aux cheveux longs,
Si triste et malheureux dans ces petits vallons
Fleuris et verdoyants de douceur angevine ?
Quelle dryade est morte affectionnée par toi
Pour provoquer ainsi ce méchant désarroi,
Quel malheur, quel chagrin, quelle nymphe divine ?
Elle se sentait si lasse, n’avait qu’une envie vague :
Laisser sa vie se perdre, courir au fil de l’eau
Pour ne plus entendre la complainte des vagues
Qui lui parlait sans cesse du retour du bateau.
Cette verte barcasse qu’il appelait, rafiot
Son deuxième chez-soi, sa rabouillère.*
Chaque matin de l’année, son ciré sur le dos
Il partait en sifflant la chanson de la mer.
La lune était levée depuis une paire d’heures
Les étoiles s’allumaient une à une de concert
Quelques petits nuages s’attardaient dans l’éther
Elle était près du phare, veilleuse coutumière.
Mais ce soir, l’horizon était vide de rien
Pas une voile dehors, pas de chasse-marée
Le vent, tout essoufflé, avait choisi, s’était couché.
Son cœur battait chamade, sa tête bourdonnait.
À regret, lentement, elle s’en est retournée.
Seule dans sa maison son cœur a chaviré
La métaphore est belle ! Sa vie a capoté ;
Elle avait dans l’oreille sa chanson préférée,
La chanson de la mer et le souffle du vent.
Le silence est profond et la ferveur propice
Rêveur en ses strophes, le poète imagine
La femme aimée, musicienne inspiratrice
Pour qui il compose cette ode sonatine
Ne sachant pas le nom que sa pensée esquisse
Il trace en psalmodie et ce jusqu’à pléthore
De purs quatrains écrits, déniant le factice
Espérant de la nuit l'éloge en anaphore
La fenêtre est ouverte à la nuit subreptice
La plume du poète une stance élabore
C'est une ode à sa muse, occulte inspiratrice
Qui charme le silence en attendant l'aurore.
Comme d'autres mots lus sur parchemin sanskrit
En lointaine harmonie d’un vieil air de mandore
Il murmure un prénom que la rime décrit
Comme beauté Sélène en sari de tussore
Jacques Baschieri
Tous les bruits s’égrenant sur la ville endormie
Parviennent à l’oreille du vieil homme insomniaque.
Les lumières de la rue font de petites flaques
Dans le salon désert où riaient ses amis.
Moto pétaradant, avertisseurs lointains,
Beuglantes avinées des étudiants qui passent ;
Tictacs de talons haut : cette beauté fugace
Il la rencontrera le lendemain matin.
Un tramcéros barète en traversant la place.
Cette porte claquée ? On livre des légumes.
Salves d’éternuements ? La voilà qui s’enrhume.
Dispute d’amoureux que le désir enlace.
Sirène d’ambulance : elle transporte un blessé
Au service d’urgence de l’hôpital tout proche.
Mais ses idées se brouillent et ses pensées ricochent
Il dort et l’insomnie se conjugue au passé.
Tramcéros : tramway.
Barète : du verbe baréter, pousser un cri sonore (barrir).
Jacques Pellet
(1937-aujourd'hui)
Né à Lyon, Jacques Pellet est professeur de Psychiatrie à la retraite de l'Université de Saint-Etienne. Il a été chef de service au CHU de Saint-Etienne et à ce titre, il a exercé de 1972 à 2003 des activités cliniques, d'enseignement et de recherches, avec d'assez nombreuses publications dans le domaine des neurosciences. Il a temporairement par la suite travaillé en cabinet. Il est également membre honoraire de la Société Psychanalytique de Paris. Il a toujours plus ou moins écrit à ses moments perdus, mais l'âge venant il a consacré plus de temps à des essais d'activité poétiques en étant publié dans des revues.
La Grande Comore
Marins omanais et yéménites croisant au large
Intrigués par ce halo mystérieux
Qui embrasait la silhouette de l'île sous la nuit étoilée
Lui assignèrent la lune en oracle de son destin.
Vision prémonitoire d'une Grande Comore
Majestueuse dans les décombres.
Mais vision abusée par les furies nocturnes du volcan Karthala.
Qu'importe ! La liste des visiteurs impressionne.
Le roi Salomon y débarqua ainsi que la reine de Saba
Précipitée par les djinns dans les entrailles du volcan.
Les frères poètes de Dieppe en route pour Sumatra
Et le grand Vasco, à deux virées de bord de rentrer dans l'Histoire.
Aujourd'hui on y embarque plutôt qu'on y débarque.
La grande mosquée en impose au cœur de stone town
Blottie entre les darses du port
Où sommeillent les boutres, bercés par la mélopée souffie de la brise.
Un monde où l'espoir ne peut venir que de son Histoire.
Le retour de son plus ancien visiteur est-il un signe ?
Le cœlacanthe et son armure forgée à l'aube du monde.
La Grande Comore est une île formant un État fédéré de l'union des Comores. C'est la plus peuplée et la plus grande des îles de l'archipel des Comores. Capitale : Moroni.
Djinn : dans le Coran et les légendes musulmanes, être intelligent, généralement malfaisant, créé de feu, entre l'homme et l'ange, qui peut apparaître sous différentes formes.
Darse : bassin abrité à l'intérieur d'un port.
Boutre : petit voilier arabe traditionnel en bois
Souffie : d'origine mystique musulmane
Cœlacanthe : poisson de grande taille longtemps connu à l'état de fossile, habitué des grands fonds.
Bertrand Tardé
(1953-aujourd'hui)
Né à Bordeaux, Bertrand Tardé a effectué des études supérieures à l'université de Caen et obtenu une maîtrise de langues scandinaves et une licence de sociologie. Actuellement retraité, il a été journaliste free lance pour des journaux et magazines nationaux comme Thalassa, Grands reportages, Historia, L'événement du Jeudi, etc. Il a été responsable du service culture du Journal de la Réunion. Il a également donné des conférences sur la Jangargh Kalam school (art tribal indien contemporain) et travaillé pour l'encyclopédie de la maison Atlas. Il a publié plusieurs récits de voyages, des nouvelles et la biographie de Jorgen Jorgensen, explorateur danois.
L’aube
Déplisse majestueusement sa robe
Qui lentement jusqu’à ses pieds retombe
Le crépuscule
Lui rend à son tour la pareille
En prélude à une douce mise en sommeil
Le matin
Ranime vaillamment les corps endormis
Ravis de revoir cette fois encore leurs amis
Le jour
S’ébroue, s’active et se met en place
Pour remplir de son humeur tout l’espace
Le soir
Quand la journée termine sa ronde
Enfile son smoking de couleur sombre
La nuit
Qui le suit étend son manteau étoilé
Sur le monde qui s’endort fatigué
Le vent
Jamais en reste balaie l’atmosphère
Pour du sol enlever la poussière
Les nuages
Qui moutonnent l’azur par grappes
A perte de vue finalement s’échappent
La pluie
Applaudie par la terre asséchée
Etanche sa soif de ses larmes léchées
Le tonnerre
Crépite furibond et rageur
Rappelant que le ciel a ses humeurs
Le soleil
Darde en maître des lieux
Ses rayons qui dorent les cieux
La lune
Nous fait chaque nuit son clin d’œil
En phare qui nous protège des écueils
Les montagnes
Relevant de froid leur capuchon blanc
Crénèlent le panorama proche du firmament
Le ruisseau
Déambule et scintille joyeusement
Rendant son cristal tintinnabulant
La mer
S’étale langoureusement depuis ses galets
Jusqu’aux confins de l’horizon qui disparaît
La forêt
Résonne de chants, d’appels et de cris
Du fond des ses charmes et taillis
L’arc-en-ciel
Ultime témoin de cette splendeur
Nous gratifie d’un irrésistible bonheur
Que la Nature est belle !
Comment peut-on s’imaginer,
Que l’on ne fera pas comme l’hirondelle
Tout pour la préserver, voire la sublimer ?
Michel Keukens
Dans mes yeux entrouverts on ne voit que l’absence
Ma mémoire s’est enfuie avec mes regrets
Mon corps s’est voûté sous le trop plein d’offenses
Mon cœur s’est fermé à l’amour trompé.
Il faut toujours maudire les semblants, les peut-être
La vie masque ses coups, assène par derrière.
À donner sa confiance, méfions-nous des traitres
Toujours sur le qui-vive, gardons les yeux ouverts.
La vieillesse arrive sans qu’on y prenne garde
Alzheimer à tâtons devient le grand patron
En loques nos cerveaux pendant ces nuits blafardes
Oublient les trahisons, accordent leur pardon.
Qui sont toutes ces femmes qui me portent attention
Qui traduisent mes mots, mon incompréhension
Qui guident ma cuillère jusqu’au bord de ma bouche
Et qui le soir venu m’alitent sur ma couche ?
Si vite passe le temps ! Ai-je donc tant vécu
Pour finir encombrant gâteux, dégénéré ?
Des bonheurs, des malheurs, je n’me rappelle plus
Mes amours oubliés, mes souvenirs fanés.
Sur les flots où se déshabille
La lune dans un reflet d'eau
Soir tropical humide et chaud
D'une nuit ouvrant sa coquille
Dans le silence de mes maux
Mes sens se livrent au mirage
Je fais l'amour à une image
Là où la lune joue dans l'eau
Le vent du sud durcit ses seins
Comme baiser incandescent
Flamme qui me lèche et descend
Brûler plus fort au creux des reins
J’oublie tout et me déracine
À ne plus savoir qui je suis
Ni qui elle est qu'il est minuit
Qu'une blessure me lancine
Puis des mains caressent mon ventre
Comme en des rêves érotiques
De sensations extatiques
Las, assouvi je me décentre
Le plaisir est sur son visage
Comme un reflet, dans un halo
J’ai fait l’amour à une image
Là où la lune joue dans l’eau.
Jacques Baschieri
Le goût amer de la guerre persévère.
Les atrocités dans les cités défient la pitié
La douleur, le malheur, la peur,
Dardent leurs épines, cassent les échines
Le sang est maître du temps.
Les bombes nourrissent les tombes
Le ciel hurle, l’horreur demeure.
Les larmes répondent aux armes
La terre de nos pères autrefois prospère
Geint d’un profond chagrin.
L’avenir sera pire
Et déjà il expire.
Les derniers remparts s’écroulent de part en part
Le tunnel est sans issue, l’espérance est perdue.
Les fissures lézardent à jamais les murs.
Nos âmes sont mises à nu dans ce drame
Les belligérants sont gagnants
De ces supplices, nous sommes complices.
Le regard de l’astronaute se détourne
Le chagrin voile malgré lui son chemin
Qui vient s’immiscer dans ce charnier ?
La lune ?
Sérieux ?
Michel Keukens
Détourne de moi ton oeil vert,
Où rutile un rayon d'enfer ;
Détourne de moi ton sourire
Qui mettrait un saint en délire ;
Détourne de moi ton oeil vert.
Cache ta chevelure fauve
Qui de ta résille se sauve,
Ainsi qu'un serpent, sur ton cou.
Nisida, j'en deviendrai fou ;
Cache ta chevelure fauve.
Et tais-ta voix, terrible femme,
Ta voix qui sait aller à l'âme,
Qui fait trembler, qui fait pâlir
Qui fait rester quand on veut fuir ;
Et tais ta voix, terrible femme.
Cache de pied leste et mignon
Qui rendrait des points au démon :
Dans tes courses aériennes,
Lorsque tu traverses les plaines,
Cache ce pied mignon.
Tu n'es pas belle, Nisida ;
Mais, hélas ! Satan t'accorda
Ce charme épouvantable, étrange,
Qui tient du démon et de l'ange ;
Tu n'es pas belle, Nisida.
Et je te hais ou je t'adore,
Lequel ? je n'en sais rien encore !
Femme, quand il s'agit de toi
Tout sort de la commune loi ;
Oui, je te hais ou je t'adore !
Au marché des sorcières
On vend de tout un peu,
De verts crapauds baveux
Et des nœuds de vipères ;
On vend des basilics
À l'œil fixe et glacé
Sous leur lourde paupière,
Des chèvres, des aspics,
Des onguents mystérieux.
Au marché des sorcières,
On vend de gros chats noirs
À queue blanche, à l’œil bleu,
Aux moustaches de feu
Qui s’allument le soir,
Et des chauves-souris
S’agrippant aux cheveux.
Chaudrons ! Chauds les chaudrons !
Les plus vieux, les plus laids !
Voyez, voyez mes prix !
Qui n'a pas son balai ?
Au marché des sorcières,
On vend des bilboquets,
Des cloportes broyés,
Des champignons mortels,
Du venin de cobra
Mélangé d’antigel,
De la crème de rats,
De la poudre de verre
Et du marbre pilé.
Au marché des sorcières,
On vend d’affreux chacals,
Des sangsues en bocal,
Des pâtés de poussière,
Avec des œufs pourris
Et des insectes gris.
Au marché des sorcières,
On vend des araignées
Veloutées et charmantes,
Des pieuvres anémiées,
De noirs corbeaux qui chantent,
Des hiboux, des chevêches,
Des squelettes qui sèchent
Comme des serpillières.
Si vous passez par là,
Ne vous arrêtez pas !
On vous mettrait en cage,
Et, gavé de fromage,
On vous vendrait au poids.
D'un grand coup de baguette,
On vous transformerait
En cochon engraissé.
N'arrêtez pas, ne faites
Que prendre une pincée
De poudre d’escampette.
Jacques CharpentreauAllez, mes chansons, vers le solitaire et l'inassouvi,
Allez aussi vers le tourmenté, allez vers l'asservi-par-habitude,
Portez-leur mon mépris pour ceux qui les oppriment.
Allez telle une grande vague d'eau fraîche,
Portez mon mépris pour ceux qui oppriment.
Parlez contre l'oppression aveugle,
Parlez contre la tyrannie du non-poème,
Parlez contre les prisons.
Allez vers la provinciale qui se meurt d'ennui,
Allez vers les femmes dans leurs maisons.
Allez vers les mal mariés,
Allez vers ceux qui dissimulent leur échec,
Allez vers les couples dépareillés,
Allez vers l'épouse achetée,
Allez vers la femme imposée.
Allez vers ceux qui ont un désir fragile,
Allez vers ceux dont les passions fragiles sont déjouées,
Allez tel un fléau à travers la morosité du monde ;
Allez à la pointe des mots contre ceci,
Renforcez les liens délicats,
Ramenez la confiance sur les algues et les filaments de l'âme.
Allez avec bienveillance,
Allez libérer la parole.
Soyez avides de trouver des maux nouveaux et un bien [nouveau
Soyez contre toute forme d'oppression.
Allez vers ceux qui sont morts entre deux âges,
Allez vers ceux dont l'intérêt s'est perdu.
Allez vers l'adolescence étouffée par la famille —
O combien est-il odieux
De voir trois générations emmêlées dans une maison !
Tel un viel arbre avec ses bourgeons,
Et des branches qui pourrissent et tombent.
Beau papillon près du sol,
à l'attentive nature
montrant les enluminures
de son livre de vol.
Un autre se ferme au bord
de la fleur qu'on respire - :
ce n'est pas le moment de lire.
Et tant d'autres encor,
de menus bleus, s'éparpillent,
flottants et voletants,
comme de bleues brindilles
d'une lettre d'amour au vent,
d'une lettre déchirée
qu'on était en train de faire
pendant que la destinataire
hésitait à l'entrée.
Rainer Maria Rilke
(1875-1926)S’il ne pleut pas ce soir,
le monde
prendra feu
par ces roses.
Si je brûle un jour –
ma terre est
fibres et racines
pour
la masse enflammée
du soleil,
à chaque élément
son feu –
Si je brûle un jour
veuillez planter mes cendres.
Extrait du recueil Mon soleil
Traduit du grec par Ioannis Dimitriadis
J’ai envie d'océan, d’une grande marée
De déferlements fous et du profond mystère
De ses reflets trompeurs qui m'ont accaparé
D’un océan lointain réputé sans frontière
J’ai envie d’océan, dans toute la beauté
Du corail des lagons de la faune marine
De ses mythes secrets, de son immensité
D’algues échevelées, de la couleur chagrine
Qui le teint bien souvent d'une mauvaise humeur.
J’ai envie d’océan, pour tout ce qu'il abrite
Au-delà du savoir, connaître sa limite
Qui s'étend bien plus loin que mes désirs d’ailleurs.
Je veux un océan qui joue à cache-cache
Avec mes souvenirs sous un ciel bleu sans tâche.
Jacques Baschieri
Au clocher de l’église s’accrochent mes printemps
Telle une carte postale imperméable au vent
Je ne vais à la messe y mange des marrons
Sa fête de la châtaigne même je n’ai pas un rond
Cette église cœur de ville au doux parvis fleuri
Cueille mon questionnement avec mon chien assis
Les dimanches de novembre tout pleurant de grésil
Portugal à l’honneur l’amitié sans l’exil
Je ne suis religieuse père juif mère chapelet
Fleure bon l’adolescence en son sein petit lait
Mon Perreux d’adoption sa pierre est mon essence
Ma liberté sereine mon guide et mon errance
La robe de communion flotte sur ma rivière
Mon poème mes serments ici de saines prières
Depuis bientôt trente ans je suis ton amoureuse
Ni maitre ni amant je suis ta bienheureuse
C’est mon petit village à la broche bien fleurie
L’enfance et le grand âge aux parfums d’harmonie
J’y exerce mon art bienveillance paternelle
J’ai le cœur à la fête mes amours éternelles
Quelque part, quelqu’un que tu as aimé
mais que tu n’aimes plus
marche dans les rues d’une ville où tu ne t’autorises plus à aller.
Quelque part, des montgolfières prennent feu dans le ciel paisible.
Au sol, les gens qui s’ennuient les regardent
et se disent qu’ils ont bien fait de ne pas y monter,
même si ça avait l’air amusant.
Quelque part, des baleines s’échouent sur la plage.
Elles poussent des chants qui s’enfoncent loin dans le sable,
mais leurs voix ne portent que dans l’eau.
Quelque part, une personne que tu as oubliée regarde une photo de toi.
Elle veut t’envoyer un message, mais se ravise.
Elle a passé du temps à l’écrire,
et toi, ici, tu n’en sais rien.
Quelque part, des saumons remontent des rivières.
Une fois de l’autre côté, des pêcheurs les attrapent avec des filets,
et la rivière continue de couler.
Quelque part, près d’un volcan qui respire,
tombent des flocons de cendre d’hiver.
Ils recouvrent des algues en fleurs que personne n’a jamais vues,
mais qui continuent d’être belles.
Quelque part, la personne que tu attends
depuis que tu écris des poèmes
s’est mise à ta recherche.
Tu sais qu’il est possible qu’elle ne te trouve jamais.
Tu es triste,
car tu réalises que le monde est si vaste,
et que ce qui se passe sans toi
se passe sans toi.
François Lescop Galindo
(1991-aujourd'hui)
François Lescop Galindo travaille pour l’ONU dans le domaine de la diplomatie en contexte de conflit armé, un métier qui l’amène à changer de pays presque chaque année et à évoluer dans des environnements où la beauté se fait parfois rare. La poésie est devenue pour lui une manière de respirer, de trouver un espace intérieur quand celui autour de moi se referme. Il n'a jamais rien publié, mais aujourd’hui il a décidé de se lancer et de partager ses premiers textes.
Zbigniew Herbert (1924-1998)
Poète et dramaturge polonais, Zbigniew Herbert est né dans une famille de la petite bourgeoisie polonaise attachée aux traditions. Il est l'auteur de pièces radiophoniques, de chroniques et d’essais. Sa famille déménage à Cracovie en 1944, fuyant les troupes soviétiques « libératrices ». Il y a été témoin des violences nazies et des nationalistes ukrainiens, après avoir vécu, de 1939 à l’été 1941, l’occupation soviétique et son cortège d’exécutions sommaires, de déportations. Il n’a jamais oublié. Jeune poète, il n'adhère pas au réalisme socialiste, Il a dû attendre la libéralisation du régime stalinien, en 1956, pour publier son premier recueil, Corde de lumière. Immédiatement reconnu et célébré par la critique, il a pu multiplier les lectures et les présentations publiques ; et malgré les humiliations et tracasseries multiples des communistes, vivre chichement de sa plume, écrire et publier régulièrement en Pologne et à l’étranger. Il a également beaucoup voyagé en Europe occidentale et aux États-Unis, collectionnant les bourses et dispensant des enseignements. Refusant systématiquement de s’exiler, il a cependant séjourné de longues années en France, en Allemagne et en Californie. Après la chute du communisme en Pologne, en 1989, il reste un témoin engagé des évolutions de son pays. Il meurt en juillet 1998 à Varsovie des suites d’une longue maladie pulmonaire.
→ Sa biographie sur Wikipédia
J’ai ouvert la porte donnant sur le jardin
Sur le silence joyeux du chant des oiseaux
Juste le murmure de ma respiration
Comme une musique métronome
Dans l’après-midi bleu du printemps
De mes soixante printemps
Je me suis assise
Sur le banc de pierre
J’ai prêté l’oreille pour écouter
Le son rassurant
De l’eau qui coule
A la fontaine de mon âge
Je n’entendais plus que la voix du bonheur
Maternelle à l’instar du baiser d'un pétale
Paternel tel un chaud rayon de soleil
Un vent léger
Délicat
Parfumé
Dansait dans l’air d’avril
Semblant jouer de la harpe
Un sentiment de plénitude
Défroissait les plis de ma robe en lin
Effaçant les rides de mon front
Je me prenais pour une abeille
A butiner les sourires floraux
Une larme d’extase
Perlait sur ma joue
Comme le miel
Je savais que je vivais pleinement
Le meilleur instant de mon existence
C’était là mon plus beau cadeau
d’anniversaire
Je me mis à trinquer à la nature
A la douceur du jour
A la blancheur de la colombe
A l’envol du colibri
Il était grand temps d’être heureuse
Je fis alors un vœu
Que l’homme ne cultive plus
Que de grands champs de blé
Les vignes sauvages
Et apprivoise le vol des coccinelles
J’étais libre
Je venais de briser les chaines de mon tourment
Une plume blanche valsait
Au-dessus de mon âme
En apesanteur
Signe d’espoir d’un lendemain meilleur
De la paix sur la terre
De l’amour planétaire
Dans tant de temps précieux
D’herbe fraiche coupée
De sève de mon arbre
De son feuillage bienveillant
L’odeur
D’un thé à la menthe fumant
M’a donné l’heure
Je siestais éveillée
Je savourais mon premier gouter de plaisir
Comblée de pensées roses
Semblables au champ de l’aube
Je t’aime pour toutes les femmes
Que je n’ai pas connues
Je t’aime pour tout le temps
Où je n’ai pas vécu
Pour l’odeur du grand large
Et l’odeur du pain chaud
Pour la neige qui fond
Pour les premières fleurs
Pour les animaux purs
Que l’homme n’effraie pas
Je t’aime pour aimer
Je t’aime pour toutes les femmes
Que je n’aime pas
Qui me reflète sinon toi-même
Je me vois si peu
Sans toi je ne vois rien
Qu’une étendue déserte
Entre autrefois et aujourd’hui
Il y a eu toutes ces morts
Que j’ai franchies
Sur de la paille
Je n’ai pas pu percer
Le mur de mon miroir
Il m’a fallu apprendre
Mot par mot la vie
Comme on oublie
Je t’aime pour ta sagesse
Qui n’est pas la mienne
Pour la santé je t’aime
Contre tout ce qui n’est qu’illusion
Pour ce cœur immortel
Que je ne détiens pas
Que tu crois être le doute
Et tu n’es que raison
Tu es le grand soleil
Qui me monte à la tête
Quand je suis sûr de moi
Quand je suis sûr de moi
Tu es le grand soleil
Qui me monte à la tête
Quand je suis sûr de moi
Quand je suis sûr de moi
Extrait du recueil Le Phénix
Le maître est mort
par une nuit sans borne.
Le crépuscule sidéral
parsemé de nébuleuses
a laissé derrière lui
la pantomime
d’une vie parachevée
dans une apothéose obscure
hantée de paraboles
Symbolisme pré figuratif
d’un anéantissement programmé.
Coup de foudre brutal.
Endeuillissement préfacé
où les controverses gravissent
les degrés transcendantaux
de l’apoplexie, pour
finalement aboutir
au diagnostic apocalyptique
version apocryphe
d’une tireuse de cartes
sur l’existence d’un art
d’une passion
d’un Dieu.
Sous l'écume des vagues
Je suis allée surfer
La mer était si belle
que j'ai voulu rester
Il y a longtemps que j'espère
bonheur ivresse liberté
Dans les eaux océanes
je me suis retrouvée
tout au fond des abysses
les baleines chantaient
Il y a longtemps que j'espère
bonheur ivresse liberté
Au plus près du gai soleil
les dauphins répondaient
en un fou-rire d'ange
qui ne cessait jamais
Il y a longtemps que j'espère
bonheur ivresse liberté
Gouffres bleutés étranges
lumières argentées
où l'esprit s'éparpille
en milliers de bulles
dans ces douceurs marines il y a
bonheur ivresse liberté
© Denise DODERISSE
Caressé par l'embrun quand un soleil sublime
Et triomphal revient de son exil d’hiver
Aux couleurs du printemps le paysage rime
Le ciel et l’horizon s’étreignent en un vers
Ici soleil et vent sont des amis pérennes
Des jaunes ajoncs aux rochers roses et blancs
L’océan, sanglots longs, pleure au bal des sirènes
Tourbillonne en couleur aux caprices du temps
Fibre après fibre il sculpte en formes incertaines
Des macramés d'écume un filet innocent
Avec les algues rouges qui forment des chaînes
La plage de galets semble rayée de sang
L’astérie bleue sauvée d’un désastre récent
Baise des écailles posées sur une traîne
Formée grain après grain de sable rougissant
La nature a signé toute la mise en scène.
Jacques Baschieri
L’hiver ce long hiver a daigné se mourir
Laissant place aux rayons d’un merveilleux printemps
Les chagrins les tourments décident d’en finir
La fleur de coton dort sous un soleil clinquant
Précoce cette année l’astre géant en flammes
Illumine les cœurs réchauffe les entrailles
De la terre de nos terres de la guerre et ses drames
J’éloigne les sorcières avec des gousses d’ail
Je fume les corbeaux la noirceur la douleur
Des paquets de veloutes à cramer mes poumons
Mais profondément j’aime l’aube rose à son heure
La vallée le ruisseau et la blancheur du mont
Je m’arme de patience et j’écris des poèmes
Peut-être qu’un des nôtres va lire mes désirs
Posés en filigrane pour qu’enfin quelqu’un m’aime
Bien avant qu’un jour moche dans mon dernier soupir
Pour Boris Pasternak
© Varlam CHALAMOV
Varlam Chalamov
(1907-1982)
Ecrivain, poète et dissident soviétique, Varlam Chalamov a connu la prison, les camps et l'exil, presque sans interruption de 1929 à 1956. Né dans une famille aisée, sa famille est ruinée pendant la révolution de 1917. A partir de 1931, il publie ses premières oeuvres. En 1937, il est condamné à cinq ans de bagne pour « activité contre-révolutionnaire trotskiste ». Il est envoyé en Kolyma, dans cet Extrême-Orient soviétique. Dans des conditions inhumaines, il travaille dans différentes mines, d'or en particulier. Il n'est en fait libéré de sa peine qu'en 1951, mais reste assigné à résidence à Kolyma. Il écrit de la poésie et commence la rédaction des "Récits de Kolyma". Officiellement réhabilité en 1956, Les Récits de Kolyma sont refusés en URSS mais publiés à l'étranger en 1960. Il ne perçoit aucun droit d'auteur. Isolé et malade, Varlam Chalamov meurt en 1982, aveugle et sourd, dans un hôpital psychiatrique de Moscou, où il a été transféré contre son gré. De son vivant, il n'a publié dans son pays que quelques recueils de poèmes.
Les bras en croix
je cours
saute
volte
vole presque
sur les quais du fleuve en crue
sur l'onde dansent les flammes des réverbères
j'y cherche beauté libre
celle des origines
car je viens d'aval
d'un sang d'iode et de sel
de cette eau sauvage
rebelle et sans réponse
qu'allais-je me perdre en amont
vers la source
par vaux et démons
retrouver l'âme
l'amour
je t'aime
en toutes saisons
pour toutes ces raisons
et l'irraison
Extrait de © Autobiopoèmes, Amour(ette)s
Un soir nous nous promenions toutes les deux
près du lac, maman. Les cygnes
glissaient lentement sur l’eau
dans la douce lumière du soir qui tombe.
Reflétée sur ton visage fatigué
la blancheur de la lune.
Mais tu n’es plus là. La lune
se dérobe, se perd dans les flots
ensemble avec ton splendide portrait
et le souvenir de cette nuit.
Je plonge mes mains dans l’eau :
ton image je l’ai entre mes doigts.
Traduit en français par Germain Droogenbroodt & Elisabeth Gerlache
De majestueux bouquets d’anémones japonaises blanches,
En gerbes somptueuses élégamment se penchent
Au aléas de la pluie et du vent !
Bourrasques, tourbillons, agitations du vivant.
Leur unique œil de cyclope me scrute avec pertinence,
Étamines vertes et pistils orange.
Assemblées, unies, en communautés, en familles,
Montrant sobre beauté mêlée de la pudeur des jeunes filles,
De fleurs pimpantes graciles, charmantes.
Pénitentes pacifistes en aubes blanches de religions antiques.
Immobiles, pourtant elles semblent se mouvoir de façon atypique.
Le soir venu elles se ferment comme paupières closes.
Puis aux premières lueurs
Juchées sur leurs tiges hautes
Elles s’ouvrent à la vie, au bonheur de vivre à la lumière chaude.
Dispensant aux regards, au fond de l’âme
Un plaisir indicible d’un spectacle plein de charme.
Raymond Bourmault
Je descends au centre-ville,
À côté du tram qui passe
Comme s'il faisait signe.
La cathédrale Saint-Jean perfore de bleu
La couleur grise du ciel.
Sur le chemin,
L'hiver sait saillir de son jour diffus.
L'endurance revient
Au cœur des palpitations douces
Comme les futurs papillons.
Une chrysalide paisible au tréfonds de soi
Écoute la nature citadine
Sans se soucier des outrances de quels fous
Devenues ordinaires.
Adorer l'instant,
Marcher au rythme extraordinaire du vent
Assure une musicalité ascendante
Aux oreilles les plus encombrées.
Que j'aime le silence qui jouxte
Le brouillard discret.
Un pas, puis un autre vers la vie,
Le monde qui va juste envers soi :
Un régal au-delà des saveurs !
Le printemps explose
Dans des orgies de couleurs éblouissantes.
La vie se réveille et s’impose dans sa vigueur puissante.
Le désir d’exister gonfle de vitalité les bourgeons ;
La nature trépigne d ’impatience à s’exhiber
En déflagrations colorées.
Les arbres dénudés,
Qui étaient la risée des vents,
Se vêtent de parures superbes
Dont rêvent les autodéclarés grands couturiers.
Ils arborent des voiles prêtes aux navigations aériennes.
Sans se mouvoir, lestés par des racines qui les retiennent.
Le merle, oiseau ténor, de la cantate des passereaux
Enchante le décor en l’honneur des anges.
Rodant fabuleux dans un ciel conquis par des nuages roses oranges !
Le tintement joyeux du clocher proche,
Célèbre l’angélus stimulant même les cumulus !
Les mésanges surprises par la météo précoce
S’affairent dans des allers et retour rapides à la construction de leurs nids !
Ne cessant leur œuvre comme on chante une simple litanie.
L’observateur ébloui,
Ému et ragaillardi
Reste coi devant le superbe spectacle inouï.
Raymond Bourmault
Le long des allées claires
De mon âme sereine
Je remercie la terre
De faire de moi sa reine
Le miroir du silence
Son amour son mirage
La solitude en France
Le bonheur d’être en cage
Libre au-delà du fleuve
De mourir de souffrance
Pour devenir une veuve
Quelle désespérance
J’apprécie mon quartier
Ma rivière son courant
Esclave très enchantée
Bohémienne du temps
Sur le thème du Printemps des Poètes 2026 : Liberté...
Un mot m’a raconté la couleur des saisons
Le vert du printemps
Le bleu d’un ciel d’été
Les ors de l’automne
La blancheur de l’hiver.
Alors, j’ai picoré dans un abécédaire
Des mots pour vous dédier cette ballade.
Les mots inventent des histoires
Qui se racontent le soir devant la cheminée.
Les histoires se teignent de propos
Chimériques, menteurs ou enjôleurs.
Quand les silences imagent la nouveauté d’un mot.
Les images nous content des histoires de vie
Les contes imaginent bien souvent nos envies.
Les mots qui tourbillonnent nous donnent des vertiges
On se croit écrivain, historien ou poète
Alors de sacrés mots nous parlent du divin.
Mais parfois capricieux ils irritent la langue
Pour nous laisser souvent un zest d’amertume
Car tantôt le poète a d’amers pensers.
Quand ils sont fantasques, judicieux ou légers
Ils nous parlent de beauté, laideur ou lâcheté.
Qu’ils soient antinomiques ou bien réinventés
Ils écrivent l’histoire éphémère des choses
L’épopée symphonique d’un célèbre opéra.
Le poète et le peintre leur sont amis de cœur
Car les mots peuvent décrire la couleur du temps.
Peintre et poète deux mots, deux arts
Qui s’écrivent en couleur.
Avant le délai fixé où tout est millimétré,
elle relit avec soin le chapitre qui s’y rapporte,
mémorise les photos, les plans, les nota bene,
et récapitule l’ordre que l’intervention comporte.
Si près du but, le stress est absent, comme digéré.
Un peu de yoga fictif et une profonde respiration
complètent le cocktail qu’elle s’est toujours imposée
pour en récolter le fruit au moment de l’action.
Après avoir revêtu l’habit de circonstance,
elle laisse couler l’eau chaude savonneuse sur ses mains.
Les bras levés, du pied elle ouvre la porte coulissante.
Gants mis, masque rajusté, elle s’en remet au destin.
Un salut discret aux collègues et tout le monde attend
le feu vert de l’anesthésiste qui, un œil sur ses machines,
veille au grain. Puis viennent les mots distincts que l’on entend :
« scalpel », « pince », « suction », « cut », comme une stricte mélodie.
Sur fond de ballet d’instruments, les ordres fusent gentiment.
C’est un combat contre la montre, chacun à sa place.
Le temps presse. Des lames qui coupent jaillit du sang.
Les organes sont lavés, recousus, remis en place.
Les collègues respirent et se congratulent respectueusement.
Ils peuvent quitter le bloc stérile, l’esprit soulagé.
Un repas léger et bienfaisant les attend.
Déjà la prochaine intervention est programmée.
Le travail et la lutte pour la survie sont ardus.
Même si l’on est las, on se doit à tout prix d’être là,
Toujours prêt à répondre à l’urgence et à son dû.
Balayés les états d’âme, les doutes et les pourquoi.
Parfois un choix s’impose : quelle option privilégier ?
Il faut réagir vite, prendre la bonne décision,
celle qui va déterminer la suite de la destinée,
qui va pencher le plus vers une probable guérison.
Ça s’apprend. Lors des moments sans, en nous on redit
cette magnifique phrase dans laquelle tout est dit,
celle qu’a chanté pour nous dans toute sa simplicité,
Bourvil, cet homme de paix, de joie et de sérénité :
« On a donné chacun de tout son cœur ce qu’il y avait en nous de meilleur ».
Michel Keukens