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Création de la page le 14/10/2022

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Le Monde de Poetika
Revue de poésie en ligne
N° ISSN : 2802-1797

y
Posté le 20/11/2022 - Thème : Nourriture

Il faut quelques branches

Il faut quelques branches
il faut du feu
il faut un peu d’eau
et aussi du sucre et de la menthe
il faut un peu de thé
mais il faut surtout
du sable fin
très doux
il faut du soleil
des dattes
il faut des sourires
et il faut bien sûr
une petite larme
il faut surtout de l’humour
beaucoup d’affection
ne pas oublier les fleurs
les plus sauvages
mais les plus belles…


© Ahmed EL FAZAZI


pAhmed El Fazazi
(1955-2022)

Docteur en chimie organique, Ahmed El Fazazi est né à Douar Koudia, au milieu des montagnes du Rif. Il a enseigné à la faculté des sciences de Fès et a publié de nombreux ouvrages scientifiques. Passionné de littérature, tant arabe que française, et encouragé par son entourage, il a commencé à écrire en 2014. Il a publié deux recueils : L'Ivre des sables et Sur l'Atlas, les mots.
→ Source : lautrelivre.fr

y
Posté le 18/11/2022 - Thème : Humour

La poésie des carburants

Dans ce monde de brut
De moins en moins raffiné
Nous passons Leclerc de notre temps
À faire l’Esso sur des routes, pour,
Au Total, quel Mobil ?
On se plaint d’être à sec,
Tandis que le moteur économique,
En ce temps peu ordinaire,
Est au bord de l’explosion,
Dans un avenir qui semble citerne.
Il conviendrait de rester sur sa réserve,
Voire, jauger de l’indécence de ces bouchons
Qu’on pousse un peu trop loin.
Il y a des coups de pompes
Ou des coûts de pompes
Qui se perdent.
La vérité de tout cela sortira-t-elle du puits de pétrole ?
Qu’en pensent nos huiles ?
Peut-on choisir entre L’éthanol et l’État nul,
Voilà qui est super inquiétant!
C’est en dégainant le pistolet de la pompe
Qu’on prend un fameux coup de fusil.
Je vous laisse réfléchir sur cet axe-là ou sur ces taxes-là…

Bonne route à tous !

Auteur inconu
y
Posté le 14/11/2022 - Thème : Mort

La méditante

Quand je serai morte, mon nom planera-t-il
un court instant au-dessus du monde.
quand je serai morte, me sera-t-il encore donné
n’importe où des clôtures derrière les champs.
Pourtant je vais bientôt me perdre en marchant,
comme l’eau coule d’une cruche ébréchée,
comme le don secret perdu des fées
et un petit nuage de fumée d’un train fou,
quand je serai morte, sombreront cœur et rein,
s’en ira, ce qui m’a portée et remuée,
et seules seront les mains ouvertes, apaisées,
comme étrangères, couchées auprès de moi.
et tout autour de mon front ce sera,
comme un jour, quand la bouche caverneuse d’une étoile vous attrape
et que de la voûte de la pierre d’ombre pend
un drap gris aux immenses plis.
quand je mourrai, pourrais-je enfin me reposer,
tourner mon visage vers l’intérieur
et tout refermer comme une boîte à images,
quand l’enfant en a trop vu
et puis dormir bien et profond,
tandis qu’encore tremblante j’aurai enfin déposé,
ce que je fus : une lumière de cire
pour monter la garde du deuxième monde.


© Gertrud KOLMAR


pGertrud Kolmar
(1894-1943)

Ecrivaine allemande d'origine juive, Gertrud Kolmar a composé 450 poèmes sauvés par des correspondances avec sa sœur Hilde. Elle prit comme pseudonyme Gertrud Kolmar en référence au nom de la ville natale de son père. En 1938, face à la montée de l'antisémitisme, elle commence les démarches pour émigrer au Royaume-Uni sans y parvenir. Sa soeur Hilde réussit à émigrer en Suisse. Obligée de travailler dans une usine d'armement, elle est arrêtée par les SS lors d'une rafle et déportée vers Auschwitz où elle est gazée le 2 mars 1943.
→ Sa biographie sur Wikipédia

y
Posté le 14/11/2022 - Thème : Nature/Lieux

Hymne au vent du Nord

Ô Vent du Nord, vent de chez nous, vent de féerie,
Qui vas surtout la nuit, pour que la poudrerie,
Quand le soleil, vers d’autres cieux, a pris son vol,
Allonge sa clarté laiteuse à fleur de sol ;
Ô monstre de l’azur farouche, dont les râles
Nous émeuvent autant que, dans les cathédrales,
Le cri d’une trompette aux Élévations ;
Aigle étourdi d’avoir erré sur les Hudsons,
Parmi les grognements baveux des ours polaires ;
Sublime aventurier des espaces stellaires,
Où tu chasses l’odeur du crime pestilent ;
Ô toi, dont la clameur effare un continent
Et dont le souffle immense ébranle les étoiles ;
Toi qui déchires les forêts comme des toiles ;
Vandale et modeleur de sites éblouis
Qui donnent des splendeurs d’astres à mon pays,
Je chanterai ton coeur que nul ne veut comprendre.
C’est toi qui de blancheur enveloppes la cendre,
Pour que le souvenir sinistre du charnier
Ne s’avive en notre âme, ô vent calomnié !
Ta force immarcescible ignore les traîtrises :
Tu n’as pas la langueur énervante des brises
Qui nous viennent, avec la fièvre, d’Orient,
Et qui nous voient mourir par elle, en souriant ;
Tu n’es pas le cyclone énorme des Tropiques,
Qui mêle à l’eau des puits des vagues d’Atlantiques,
Et dont le souffle rauque est issu des volcans ;
Comme le sirocco, ce bâtard d’ouragans,
Qui vient on ne sait d’où, qui se perd dans l’espace,
Tu n’ensanglantes pas les abords de ta trace ;
Tu n’as jamais besoin, comme le vent d’été,
De sentir le tonnerre en laisse à ton côté,
Pour aboyer la foudre, en clamant ta venue.
Ô vent épique, peintre inouï de la nue,
Lorsque tu dois venir, tu jettes sur les cieux,
Au-dessus des sommets du nord vertigineux,
Le signe avant-coureur de ton âme loyale :
Un éblouissement d’aurore boréale.


© Alfred DESROCHERS


pAlfred DesRochers
(1901-1978)

Poète québécois, Alfred DesRochers a exercé plusieurs métiers en travaillant au moulin à scie Perreault à Rock Forest et à la fonderie Jenkse de Sherbrooke, avant de se rendre compte qu’être pauvre n’était pas son objectif de carrière. Il a alors décidé de joindre l’équipe du journal La Tribune. La force de sa poésie vient de l'amour du poète pour la nature québécoise et pour ceux qui façonnent son pays. Son oeuvre a été couronnée de plusieurs prix.
→ Sa biographie sur Wikipédia

y
Posté le 02/11/2022 - Thème : Homme / Mère

Kassak

Tu es homme, ce soir !
Tu es un homme, mon fils !
Par ta chair meurtrie
Par ton sang versé
Par ton regard froid
Par ta cuisse immobile.

Et ta mère se souvient
De sa nuit d’amour
De ses entrailles déchirées
De ses gémissements silencieux
De ses reins écartelés
Des regards envieux de ses rivales mauvaises
De la succion de ta bouche-fleur
Du gris-gris miraculeux qui
Avec l’aide d’Allah
A guidé tes pas jusqu’à ce jour
heureux.

Tu es homme, ce soir !
Tu es un homme, mon fils !
            Par la lame tranchante
            Par ton sexe éprouvé
            Par ta peur refoulée
            Par la terre des Ancêtres.

Gawlo !... chante cet homme nouveau
Jeunes filles aux seins debout
Clamez son nom au vent.
Selbé N’Diaye, fais danser ce petit homme.
Tu es un homme, mon fils.
Tu es un homme, ce soir.

Ils sont tous là :
            Ceux de ta lune première
            Ceux que tu nommes pères.
Regarde, regarde-les bien :
Eux seuls sont gardiens de la terre
De la terre qui a bu ton sang.


© Anne MBAYE D'ERNEVILLE


pAnnette Mbaye d'Erneville
(1926-aujourd'hui)
Femme de lettres, poétesse, journaliste et femme de radio, Annette Mbaye d'Erneville est une pionnière des médias au Sénégal. Elle a écrit des poèmes tout au long de sa carrière. Sa poésie souligne la souffrance, la révolte et l’amour qui appartiennent foncièrement à la femme et à l’Afrique.
→ Biographie complète sur Wikipédia

y
Posté le 01/11/2022 - Thème : Monde

Le monde fait peur

Le monde fait peur,
les mots sont usés,
l’indifférence partout.
Combien de violons méritent l’arbre ?
Combien de poètes méritent
les pages impeccables des livres ?
Heureusement qu’il y a encore
des gestes qui rapprochent,
et le cri strident
de l’oiseau de paradis
suspendu dans le ciel.


© Alexandre ROMANÈS
Extrait de « Paroles perdues », Gallimard, 2004


Alexandre Romanès (1951-aujourd'hui)
Directeur de cirque, poète, luthiste baroque, équilibriste et dresseur, Alexandre Romanès a choisi la vie libre et nomade du cirque itinérant qu’il a fondé avec son épouse Lydie Dattas. Issu de la famille Bouglione, il est admiré par Yehudi Menuhin et Christian Bobin et a été ami avec Jean Genet. Véritable poète de la vie gitane, il apprend à écrire pour publier ce qu’il vit et ce qu’il ressent.

Article source : → https://www.babelio.com/
→ Biographie complète sur Wikipédia

y
Posté le 31/10/2022 - Thème : Mort

La vie après la vie

Partir vers d'autres lieux, se dévêtir en somme,
De nos rires et nos jeux, de tout ce qui fait l'homme.
Courir vers d'autres cieux, en espérant que là,
Nous serons plus heureux bien qu'ait sonné le glas.

Espérer que ce monde soit en tout point le même,
Qu'en cette terre profonde et sous les chrysanthèmes
Nous retrouvions nos chers, qui éclairaient nos vies,
Mais qu'une absence amère, a soudain assombri.

Se dire qu'après le vie il y a toujours la vie,
Et que celui qui gît est un être endormi.
Ne pas cesser de croire, bien que coulent les larmes,
Toujours garder l'espoir que cesse un jour ce drame.

Sourire à ce passé, à nos conversations,
Aujourd'hui délaissées, en points de suspension,
Nous reprendrons leurs cours, en ce nouveau départ,
Sous la clarté du jour, ou la chaleur d'un soir.

Garder les souvenirs au fond de nos mémoires,
Pour mieux nous accueillir, ne pas nous décevoir.
Veiller à tous ces rires, ces éclats de bonheur,
Ne plus jamais vieillir bien que passent les heures.

Juste arrêter le temps pour que l'éternité,
En cet ultime instant, ait cessé d'exister.
Et prendre sur le coeur un pétale de ces roses,
Eclatant de blancheur et à jamais écloses.


© Thérèse DUPUITS


Thérèse Dupuits
[aucune biographie de cette auteure sur Internet].
Autre texte :
Le cadeau

y
Posté le 23/10/2022 - Thème : Animaux / Société

La grenouille rouge

À l'enseigne de « La grenouille rouge »

guinchent les garçons et les filles du faubourg

dans la fumée bleue d'un cancer futur

et des relents de sexe et de sueur.

Ni valse ni tango

ni même l'antique slow

pourtant frotteur de nombrils et de cuisses,

mais dans des vacarmes électroniques

et l'Afrique furieuse des tam-tams,

une houle de seins et de fesses hystériques.

La marie-jeanne et l'alcool s'épousent en des noces livides.

Les filles eméchées piaillent et versent dans les buissons.

Au matin, sur le parking sans rossignol ni nénuphars
c'est au couteau que la viande saigne à l'enseigne de « La grenouille rouge ».


© Jean JOUBERT


pJean Joubert
(1928-2015)
Poète et romancier français, Jean Joubert a beaucoup écrit d'ouvrages de littérature d'enfance et de jeunesse. Son œuvre comprend une douzaine de recueils de poésie, des romans et livres pour enfants. Il a a été salué comme l'un des premiers poètes lyriques de sa génération.
Du même auteur :
Asseyez-vous, peuples de loups
La petite lampe
Sa biographie sur Wikipédia

y
Posté le 21/10/2022 - Thème : Mort

Le testament

Avant de passer l'arme à gauche
Avant que la faux ne me fauche
Tel jour telle heure en telle année
Sans fric sans papier sans notaire
Je te laisse ici l'inventaire
De ce que j'ai mis de côté

La serviette en papier où tu laissas ta bouche
Ma mèche de cheveux quand ils n'étaient pas gris
Mon foulard quelques plumes et cette chanson louche
Avec autant de mots que nous avions de nuits

L'oreille de Van Gogh la pipe de Balzac
Cette armée d'anarchie et ses fanfares blêmes
Le cheval qui travaille avec son petit sac
Où dorment des prairies d'avoine et de carême

L'enfer de Monsieur Dante où je descends ce soir
Un paquet vide de Celtiques sur la table
Quelques stylos à bille aux roulements d'espoir
Avec dans leur roulis des chansons... formidables...

Le zinc de ce bistrot où nous perdions nos gueules
Cette affiche où nos yeux écoutaient des bravos
Cette page d'annonces où s’ennuie toute seule
Notre maison avec mes rêves en in-quarto

Le pick-up du tonnerre et les gants de la pluie
La voix d'André Breton l'absinthe de Verlaine
Les âmes de nos chiens en bouquets réunies
Et leurs paroles dans la nuit comme une traîne

Avant de passer l'arme à gauche
Avant que la faux ne me fauche
Tel jour telle heure en telle année
Sans fric sans papier sans notaire
Il est bien maigre l'inventaire
De ce que j'ai mis de côté

Mais je te laisse ça comme une chanson tendre
Avec ta fantaisie qui fera beaucoup mieux
Et puis ma voix perdue que tu pourras entendre
En laissant retomber le rideau si tu veux


© Léo FERRÉ
in « La Mauvaise graine », Librairie Générale Française, 1995


pLéo Ferré
(1916-1993)
Auteur-compositeur-interprète et poète monégasque, Léo Ferré a réalisé plus d'une quarantaine d'albums originaux couvrant une période d'activité de 46 ans. Il a dirigé à plusieurs reprises des orchestres symphoniques. Il se revendiquait anarchiste et ce courant de pensée a fortement inspiré son oeuvre.
Du même auteur :
La mémoire et la mer 
Ne chantez pas la mort
Cette blessure
L'école de la poésie 
Les poètes
Sa biographie sur Wikipédia

y
Posté le 21/10/2022 - Thème : Saison / Automne

Septembre ! Odeur des roses...

Septembre ! Odeur des roses où sont des souvenirs
plus imprécis que rêves bleus d'enfants trop sages.
Je reverrai toujours cette dernière image d'un
solennel été ne voulant pas finir.

Ô charme enseveli de dernières vacances où passe
le regret des choses disparues... Un air déjà
d'automne au détour d'une rue, une chanson
vieillotte et devenue romance et sur les parcs
mourants de rires éperdus !

Septembre ! Odeur des raisins bleus dans la cuisine
avec des cris d'enfants et des senteurs de thym.
Ligne des vendanges aux crêtes des collines...
Septembre de candeur et de choses divines, je me
souviens, je me souviens de tes mains...

Et je retrouverai la clarté de tes heures, le charme
de tes soirs, l'extase de tes nuits quand je m'en
reviendrai vers ma vieille demeure où des roses trop
belles avant qu'elles ne meurent...
Mêlent leur odeur triste à la senteur des buis.


© Jean BONICEL
Extrait du recueil « Murmure d'un grand amour », poèmes de Jacqueline et Jean Bonicel


pJean Bonicel
(1920-1971)
Issu d'une famille lozérienne, Jean Bonicel embrasse la carrière d'inspecteur de police et exerce ses fonctions au commissariat de Montpellier. Entré en Résistance, il est arrêté en 1943 et sera libéré un an plus tard. Passionné de poésie, il publie son premier recueil « Intimement » en 1947. Deux ans plus tard, à Béziers, il fonde le groupe poétique Arcadia. Puis il créé la revue du même nom, qui publie à ses débuts des textes en langue d'oc. On compte parmi les poètes ayant contribué au succès de la revue : Jean Cocteau, avec qui il entretiendra une correspondance, Paul Fort, Louise de Vilmorin, Paul Géraldy, Marie Noël, Francis Carco... Décédé prématurement à l'âge de cinquante ans, son épouse, Jacqueline, a continué de perpétuer son oeuvre. Le Prix de Poésie Arcadia a été créé en 1985.
Crédit photo Jean Bonicel : Association Arcadia

https://www.arcadia-beziers.com/

y
Posté le 21/10/2022 - Thème : Nature / Nuit

Sur les pas de la lune

M'étant penché en cette nuit à la fenêtre,
je vis que le monde était devenu léger
et qu'il n'y avait plus d'obstacles.
Tout ce qui
nous retient dans le jour semblait plutôt devoir
me porter maintenant d'une ouverture à l'autre
à l'intérieur d'une demeure d'eau vers quelque chose
de très faible et de très lumineux comme l'herbe :
j'allais entrer dans l'herbe sans aucune peur,
j'allais rendre grâce à la fraîcheur de la terre,
sur les pas de la lune je dis oui et je m'en fus...


© Philippe JACCOTTET


pPhilippe Jaccottet
(1925-2021)
Poète, écrivain, critique littéraire et traducteur suisse-vaudois, Philippe Jaccottet a appartenu à une génération de poètes français qui s'est caractérisée par son lyrisme après la Seconde Guerre mondiale. Installé à Paris, il travaille sur des traductions. Il se lie avec plusieurs poètes dont Francis Ponge et Yves Bonnefoy et publie son premier recueil L'Effraie en 1953. La même année, il s'installe avec son épouse à Grignan dans la Drôme, dont les paysages seront une source d'inspiration. En plus de son travail poétique, il a publié de nombreux ouvrages en prose, journaux intimes, réflexions sur la poésie et la traduction. En 2003, il est lauréat du Prix Goncourt de la poésie.
→ Sa biographie sur Wikipédia

y
Posté le 20/10/2022 - Thème : Nature / Lieux

Le retour (voici bien ma terre)

Et voici bien ma terre La vallée de mes amours Quand bien même se lève En fleur de bruyère La graine d'insoumission Je retrouve ici ma terre La vallée de mes amours En ma chaumière Se refont les vents du nord Traînant dans leur colère Le duvet des oiseaux morts Et la sombre demeure Qui se rit de la pluie Se refait d'heure en heure Beauté sans nuages Et nuages sans oubli Et voici bien ma terre La vallée de mes amours Ce fut la rosée de mai Qui fit partir l'enfant En quête de nouvelles rosées Tout est gîte au printemps Ce fut décembre qui ramena l'oiseau Aux granges du passé L'hiver il n'est qu'un nid Un visage sans appel Cette odeur de fumée Piquée de gel Et voici bien ma terre La vallée de mes amours Voici venir ailé de nuages Le sourire d'une mère Cheveux blancs en bandeau de lumière C'est bien ici ma terre La vallée de mes amours


© GLENMOR


pGlenmor
(1931-1996)
[Vrail nom : Emile Le Scanve]
Auteur-compositeur-interprète, écrivain et poète de langue française et bretonne, engagé dans la défense de l'identité bretonne. Barde moderne, grand éveilleur des consciences de sa génération et de celles qui suivent, il est à l'origine du renouveau de la culture bretonne.
→ Sa biographie sur Wikipédia

y
Posté le 20/10/2022 - Thème : Nature / Amour

L'épouvantail

Pour garder son verger du bec pillard des ailes,
Verger que défend mal le haubert du portail,
Le rustre cloue, au front de ses arbres fidèles,
La menace macabre d’un épouvantail.
 
Et cet épouvantail — du foin dans une veste,
En membres de bâtons, un panier pour chapeau :
Comédien dans le vent qui lui souffle le geste —
Le rustre finit par l’aimer comme un drapeau.
 
Le mannequin, hargneux comme un maître d’école,
Dont la crise effarouche les oiseaux gamins,
À la longue devient la redoutable idole
Incarnant la récolte aux ivres lendemains.

Je t’aime un peu comme ce rustre sa grossière
Statue, — à cela près que ton corps est divin — 
Toi qui, pour m’épargner la future poussière,
Protèges les espoirs dont je suis le jardin.
 
Dans la saison nerveuse, o mon semblant d’épouse,
Où les grelots quêtent mes sens pour compagnons,
Tu dresses ton bras blanc de gardienne jalouse
Devant l’invasion des vandales mignons.
 
Et, serein, mon esprit robustement achève
L’œuvre qu’on cueillera, venu le proche été.
Ainsi j’aurai dompté la superbe du Rêve
Sous l’oriflamme calme de ton unité.


© SAINT-PAUL-ROUX


pSaint-Pol-Roux
(1861-1940)
[Vrail nom : Pierre Paul Roux]
Poète symboliste français, Saint-Pol-Roux est né à Marseille. Il part s'installer à Paris et commence des études de droit qu'il ne terminera jamais. Il fréquente le salon de Stéphane Mallarmé et écrit des pièces de théâtre. Suite à des difficultés financières, il quitte Paris avec son épouse et s'installe en Bretagne à Roscanvel puis à Camaret et fait de la Bretagne le centre de gravité de son oeuvre. Devenu propriétaire d'un manoir surplombant l'océan, il reçoit de nombreux artistes. Saint-Pol-Roux a tenté de créer une œuvre d'art totale. Ce rêve de la littérature symboliste consistait à créer une œuvre parfaite répondant à tous les sens. En juin 1940, un soldat allemand investit le manoir, viola la fidèle gouvernante et blessa grièvement sa fille, Divine, à la jambe d'une balle de révolver. Lorsqu'il trouva le manoir livré au pillage et ses manuscrits déchirés, dispersés ou brûlés, il ne se remit pas de ce choc. Transporté le 13 octobre à l'hôpital de Brest, Saint-Pol-Roux atteint d'une crise d'urémie, y meurt de chagrin le 18 octobre.
→ Sa biographie sur Wikipédia

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Posté le 19/10/2022 - Thème : Rêve

La cage

Dehors, du soleil.
Ce n’est qu’un soleil
mais les hommes le regardent
et ensuite ils chantent.

Je ne sais rien du soleil.
Je sais la mélodie de l’ange
et le sermon brûlant
du dernier vent.
Je sais crier jusqu’à l’aube
quand la mort se pose nue
sur mon ombre.

Je pleure sous mon nom.
J’agite des mouchoirs dans la nuit
et des bateaux assoiffés de réalité
dansent avec moi.
Je cache des clous
pour maltraiter mes rêves malades.

Dehors, du soleil.
Je m’habille de cendres.


© Alejandra PIZARNIK


pAlejandra Pizarnik
(1936-1972)
Poétesse argentine née au sein d’une famille d'immigrants juifs d'Europe centrale, Aljandra Pizarnik suit une formation littéraire avant d'intégrer la faculté de Journalisme. Elle abandonne ses formations et finit par travailler à Paris comme pigiste. Elle participe à la vie littéraire parisienne. De retour à Buenos Aires, elle collabore dans différentes revues littéraires. Après deux tentatives de suicide en 1970 et 1972, elle passe les cinq derniers mois de sa vie dans l'hôpital psychiatrique Pirovano de Buenos Aires. Elle se donne la mort à l'âge de 36 ans.
→ Sa biographie sur Wikipédia

y
Posté le 19/10/2022 - Thème : Femme

Sous la chevelure

Sous la chevelure avance
un long corps d’étoile
nu comme un lac,
et fendu comme un arbre

Sous la foudre froide,
un lait d’or figé,
où boit un serpent
rouge et prisonnier.

Double faux des cuisses
dans l’herbe nocturne,
éclat des aciers,
noués d’une fleur.

Ô marche odorante
d’une claire armure
l’ouragan s’arrête
au porche des jambes.

Quel est ce rosier
qui a deux racines,
et si peu de feuilles
sur l’éclat des roses.

Si la nuit expire,
la couleur de l’aube
aura son miroir,
Ô corps solitaire,
que baise la nuit
d’un baiser sans lèvres,
que de lits te rêvent !


© Alain BORNE


pAlain Borne (1915-1962)
Poète français, Alain Borne a été avocat à Montélimar. Louis Aragon salua son lyrisme dès 1942. Relativement ignoré des milieux littéraires parisiens, il était cependant très lié avec Marc Seghers. En 1940, il fonde avec Pierre Seghers « Poésie 40 », le mouvement poétique de la résistance. Il adhère également au Comité National des Écrivains en 1946. En 1954, il obtient le prix Antonin-Artaud pour son recueil En une seule injure. Il trouve la mort dans un accident de voiture, à une cinquantaine de kilomètres au nord d'Avignon. La moitié de son œuvre a paru depuis de manière posthume.

Du même auteur :
Les orties, la fumée
Te dévêtir
La main touche une jupe
→ Sa biographie sur Wikipédia

y
Posté le 16/10/2022 - Thème : Révolution / Révolte

Décadence

Passage fugitif sur le port
Où crève dare-dare une vie
C’est bien moins qu’un chien mort

Là-bas sous les ponts
Sans masque et sans peur
Se grise la jeunesse désœuvrée

Lancement de pétards à la volée
Dans les cités de maux accablées
Rêvant de délivrance

Parade aux jours de trêve
Trêve de rivalités sanglantes
Pour une issue de secours

Sur les murs d’expression
Dorment des graffitis
En guise de lamentations

Un bouquet d’insolence
En guise de récompense
Pour des profs sans défense


© Maggy de COSTER


pMaggy de Coster
(1962-aujourd'hui)
Née en Haïti, Maggy de Coster est journaliste, poétesse, traductrice, nouvelliste et romancière. Elle est directrice de la revue poétique et littéraire Le Manoir des Poètes. Elle a plus de vingt-cinq ouvrages à son actif, et a obtenu plusieurs prix en Italie et en France.
Son site :
→ https://www.maggydecoster.fr/
→ Sa biographie sur Wikipédia

y
Posté le 16/10/2022 - Thème : Vieillir

Les vieilles dames

Aux terrasses des glycines

À pas menus elles cheminent

Les longs couloirs, à bout de souffle,

Le dos voûté, elles s’emmitouflent

Dans des châles effilochés.

Les vieilles dames somnambules

Attendent que les heures s’effritent

Avant l’aubaine d’une visite.

Chevrotantes, elles parlent à mi-voix

Dans un murmure de feuilles mortes

Qu’on écrase du bout des doigts.

Tout a un air de mascarade,

Les violettes ont l’odeur si fade,

La rose s’étiole et se languit.

À la terrasse des glycines,

Les aubes n’ont plus de tartine

Ni de rires qui dégoulinent.

A quatre heure pile,

Elles savourent la liqueur

De leurs anciennes amours

Humant avec délice l’eau de vie

Qui remet le cœur en place,

Heureuses de quelques heures resquillées

Sur celle qui dans leur dos ricane, 

La mort tapie en embuscade.


© Michelle GRENIER


Michelle Grenier
Mich'Elle Grenier est poète, fabuliste et parolière. Persuadée que la poésie est l’essence du langage, elle nous invite, de sa voix singulière, à ne pas nous laisser tentaculer par le chiendent rampant. Car on prête souvent à la poésie des airs d'austérité voire de mélancolie chronique. Mich'Elle Grenier prouve le contraire et sans niaiserie, rimant avec une acuité personnelle sur les choses de la vie. Elle a publié plusieurs recueils et figure au palmarès de plusieurs grands concours de poésie.
→ Voir la liste de tous ses textes sur le site
Son site :
→ http://www.michellegrenierpoete.com/

y
Posté le 14/10/2022 - Thème : Espoir

Demain

Demain nous serons vivants
un peu plus un peu moins
qu’à l’heure de croire qu’il faut pleurer encore
pour ne rien oublier.


Nous serons ivres pour le plaisir
de croiser le fer
avec le vin et la joie, avec l’amour et la grâce
nous aurons triomphé de tous les soliloques


nous chanterons au vent sous la traîne du ciel
des mélodies connues pour leurs paroles brèves
nous serons décidés
à ne rien regretter et à tout embrasser. 

 

© Claire RAPHAËL


pClaire Raphaël
(1970-aujourd'hui)
Claire Raphaël est née en 1970 d'un père arménien et d'une mère française. Ingénieur de la police scientifique et expert judiciaire, elle écrit de la poésie depuis sa jeunesse, explorant toutes les formes de littérature formelle en vers et en prose, puis elle se tourne vers la prose narrative et notamment le roman avec une préférence pour le roman social.
Elle expose sa poésie sur le réseau Instagram et a créé la revue Poetiquetac (https://poetiquetac.fr) dédiée à la poésie contemporaine.
Son site :
→ https://www.claire-raphael.com/

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Posté le 14/10/2022 - Thème : Mort

Je vous apercevrai

Je vous apercevrai chaque jour à mesure
Que vous avancerez silencieuse et rare
Comme toutes vos paroles
Et je n’aurai pour vous qu’un geste et qu’un désir
Et je n’aurai pour vous qu’une joie très ancienne
Morte et ressuscitée avec votre silence
Et gardant la conscience du mal et des regrets
Une joie ayant la forme imprévisible d’un rayon
Une joie ayant la forme de deux mains qui se serrent
Et prennent la lumière et le ciel et la mer
Et l’eau de nos regards sans rien dire
Je vous apercevrai chaque jour à mesure
Plus précise et plus effacée
Plus lumineuse et plus obscure
Comme la mort du soleil à la fin des années
Ou comme un bruit de pas perdu dans les éthers
Comme le mal terrassé par la présence de la mort
Cette promesse éclatante d’une autre vie.

 

© Jacques PREVEL


Jacques Prevel (1915-1951)
Poète français, Jacques Prevel est surtout connu pour avoir été l'un des derniers et fidèles amis du poète Antonin Artaud. Arrivé à Paris sous l'Occupation, il gravite autour de Saint-Germain-des-Prés et connaîtra l'isolement et la misère. En mai 1946, à son retour de l'asile psychiatrique, il rencontre Antonin Artaud avec qui naîtra une amitié  basée sur le respect, la quête incessante de la poésie et de la drogue.
→ Sa biographie sur Wikipédia

y
Posté le 14/10/2022 - Thème : Guerre

La guerre à tout prix

Les sirènes de la guerre annonçant la douleur
Ils courent se cacher dans l'espoir de survivre
En laissant derrière eux tout ce qu'ils ont bâti

Tous ces bruits infernaux de bombes et de haine
Terrifiant les vivants qui ne peuvent plus combattre
Et tant pis pour tous ceux qui ne pourront s'échapper
Ils serviront de cible comme un jeu vidéo

Le sort de mourir ou survivre de malheur
Du plus fort au plus faible perdant tout espoir
De vivre dans l'amour comme l'histoire l'a prédit
Un amour qui n'aura jamais existé

Rien n'a changé de ces guerres éternelles
En les couvrant de sang sans pitié ni regret
Tous ces corps mutilés d'obus éclatés
Marquera l'avenir des perdants à jamais

Il ne reste que les traces de souffrance accablante
La mémoire du dégoût de vies arrachées
Torturant les restants préférant s'achever
Pour éviter le pire qui reste à venir

La parade des gagnants annonçant la victoire
Au visage de glace pour l'honneur de la gloire
S'élevant les drapeaux à l'allure de paix
Devant toute cette tristesse qui n'arrêtera jamais

Médaillés de fierté devant toutes leurs batailles
Qui justifiaient leurs gestes pour l'amour du pouvoir
Comme un sujet du jour ils parleront de leur guerre
D'une guerre selon eux qui se jouait à tout prix

 

© Francine MINVILLE
Extrait de son premier recueil « C'est ça la vie ! »


pFrancine Minville
(1963-aujourd'hui)
Née à Montréal en 1963, Francine Minville travaille dans les milieux artistique et culturel. Elle a suivi des cours de cinéma à Montréal. Elle a été modèle puis chorégraphe pour des défilés de mode. Prônant la justice depuis son plus jeune âge, elle s'est tournée vers l'écriture pour apaiser sa colère face à toute l'injustice dans le monde. Elle a publié plusieurs recueils. Son poème « La guerre à tout prix  » a été publié dans l’anthologie Poésie du Rêve – Rêves de poésie éditée par les Dossiers d’Aquitaine en France et aussi sélectionné au Festival des Poètes à Paris en septembre 2009.
Vidéo de ce texte sur YouTube :
https://www.youtube.com/watch?v=2kfWy2-75bM
Son site :
→ https://francineminville.com/

y
Posté le 14/10/2022 - Thème : Bonheur

Je m'arrime à côté de toi

J’ai laissé dans des flaques de larmes
L’acier de mes armes
Des sombres vents
D’avant
N’en reste que poussières furtives
A jamais captives,
Du passé
Trépassé.
Car tu m’as ouvert la porte du bonheur
Cet unique seigneur
Lumière
Bannière
En face duquel, les autres dieux ne sont rien
Que dogmes incertains
Que relents
De sang.
Dors mon ange
Le futur nous lange
Les nuits prochaines seront nôtres
La sérénité en sera l’apôtre
Je m’arrime là
A côté de toi…

 

© Christophe BREGAINT


pChristophe Bregaint (1970-aujourd'hui)
Christophe Bregaint s’est d'abord passionné pour le dessin pictural avant de se tourner vers la musique rock puis l’écriture, et plus particulièrement la poésie. Il a débuté sur les forums de poésie, puis s’est tourné vers les revues et les recueils collectifs. Il a publié deux recueils : « A l’avant-garde des ruines » et « Route de Nuit ».
Autres textes :
Aggiornamento
A ma fée
Site qu'il anime avec Damien Paisant :
https://poesiemuziketc.wordpress.com/

y
Posté le 14/10/2022 - Thème : Nuit

Les mots du crépuscule

Quand le silence étend son voile
Sur la ville endormie
Et que la lune fleurie
Les pensées assoupies
C'est toute la nuit qui s'étoile
Pareil à un oiseau nocturne
Il étendra ses ailes brunes 
Si douce et réconfortante 
La nuit entrera, chantante 
Sur la pointe des pieds
les mots nacrés 
Perleront dès lors
de ce bruissement qui dort
Et le silence murmurera alors
Les premiers vers
D'une nuit solitaire.


© Caroline BAUCHER


Caroline Baucher (1983-aujourd'hui)
Née en Roumanie, Caroline Baucher vit actuellement à Paris. Elle publie dans différents forums et revues de poésie en ligne.
Voir tous les textes de l'auteure sur le site
Son blog :
→ upanishad.free.fr/

y
Posté le 14/10/2022 - Thème : Nuit

Dimanche soir

On commence à danser, les filles
rient, les gros souliers vont battant
la mesure,
et l’accordéon assis sur la table
presse et distend tout à tour
ses soufflets aigres.

C’est l’heure où le soleil se couche,
la lune est ronde, l’air est bleu ;
on dirait qu’une poussière d’étoiles
monte des champs avec la nuit.

Les cloches du dimanche ont sonné ce matin,
les cloches se sont tues,
mais il y a comme un souvenir qui reste d’elles
dans le balancement des arbres du  jardin ;
 
et les gens sur le seuil de leurs maisons regardent,
heureux de voir grandir la lune
à la cime des peupliers.

 

© Charles-Ferdinand RAMUZ


pCharles-Ferdinand Ramuz (1878-1947)
Ecrivain suisse romand, Charles-Ferdinand Ramuz a utilisé le parler vaudois, ce qui donne à son oeuvre un style singulier. Il est auteur de romans, d'essais et de poèmes où figurent au premier plan les espoirs et les désirs de l'être humain. Ramuz puisa dans d'autres formes d'art (peinture, cinéma) pour contribuer à la redéfinition du roman.
Autre texte :
Les maisons
→ Sa biographie sur Wikipédia

y
Posté le 14/10/2022 - Thème : Amour

Là sur mon front

Là sur mon front
pose ta main
Comme si ta main
Était ma main

Serre-moi fort
Comme à la mort
Comme si ma vie
Était ta vie

Et aime moi
Comme à bonheur
Comme si mon coeur
Était ton coeur.

 

© Attila JOZSEF


Attila József (1905-1937)
Poète hongrois, Attila József fut un poète de la révolte, en but à toutes sortes de persécutions. Reçu à la Faculté de Lettres de Szeged afin d'être enseignant, il s'en détourne à cause d'un conflit avec un professeur. Exclu du parti communiste hongrois, il essaie de gagner un peu d'argent en publiant ses poèmes. Atteint de schizophrénie, il est pris en charge par des psychiatres. Il meurt à 32 ans, écrasé par un train. Un mémorial est érigé non loin de l'endroit de sa mort. La thèse généralement acceptée est celle du suicide ; certains considèrent cependant que sa mort fut accidentelle.
Autre texte :
Coeur pur
→ Sa biographie sur Wikipédia

y
Posté le 14/10/2022 - Thème : Silence

Bruyants silences

C’est le grand silence de la vie
qui me tinte aux oreilles.

C’est vilain silence qui glapit
rien qu’à lui-même pareil.

C’est bruyant silence de la foule
caquetant tout son saoul.

C’est parfait silence de parlotes
où chacun radote.

Et dans ce guignol
qui ricane
qui rigole
qui me suit
me poursuit
et encore mieux m’isole,
c’est le dur silence de la vie
qui me tinte aux oreilles.

 

© Esther GRANEK


pEsther Granek
(1927-2016)
Poétesse franco-belge qui a survécu à l'Holocauste, Esther Granek a été déportée en 1940 dans un camp de concentration à Brens, près de Gaillac. Avec sa famille, elle a pu s'échapper du camp en 1941 puis elle est retournée à Bruxelles où elle reste cachée chez son oncle et sa tante jusqu'en 1943. De 1943 jusqu'à la fin de l'occupation nazie, elle a été cachée par une famille chrétienne avec de faux papiers, prétendant être leur enfant, et travailla dans leur magasin. Elle vécut en Israël à partir de 1956. Elle a travaillé à l’ambassade de Belgique à Tel Aviv en tant que secrétaire-comptable pendant 35 années.
Voir tous les textes de l'auteure sur le site
Site officiel : → http://esthergranek.webs.com/
→ Sa biographie sur Wikipédia

y
Posté le 14/10/2022 - Thème : Saison / Hiver

La voix du vent

Les nuits d’hiver quand le vent pleure,
Se plaint, hurle, siffle et vagit,
On ne sait quel drame surgit
Dans l’homme ainsi qu’en la demeure.

Sa grande musique mineure
Qui, tour à tour, grince et mugit,
Sur toute la pensée agit
Comme une voix intérieure.

Ces cris, cette clameur immense,
Chantent la rage, la démence,
La peur, le crime, le remords…

Et, voluptueux et funèbres,
Accompagnent dans les ténèbres
Les râles d’amour et de mort.

 

© Maurice ROLLINAT


pMaurice Rollinat
(1946-1903)
Poète, musicien et interprète français, Maurice Rollinat a écrit ses premiers poèmes en 1870, encouragé par George Sand. Ses textes, allant du pastoral au macabre en passant par le fantastique, lui valent une brève consécration en 1883. Tourmenté, souffrant de névralgies, il se retire dans la Creuse où il continuera son oeuvre littéraire. Au décès de sa compagne, il tente plusieurs fois de se suicider. Malade (probablement d'un cancer), il est hospitalisé à Ivry où il meurt à l'âge de 56 ans.
Autres textes :
Le chat
Journée de printemps
Magie de la nature
→ Sa biographie sur Wikipédia

y
Posté le 14/10/2022 - Thème : Espoir / Amour

La maison serait pleine de roses...

La maison serait pleine de roses et de guêpes.
On y entendrait, l’après-midi, sonner les vêpres ;
et les raisins couleurs de pierre transparente
sembleraient dormir au soleil sous l’ombre lente.
Comme je t’y aimerais ! Je te donne tout mon cœur
qui a vingt-quatre ans, et mon esprit moqueur,
mon orgueil et ma poésie de roses blanches ;
et pourtant je ne te connais pas, tu n’existes pas.
Je sais seulement que, si tu étais vivante,
et si tu étais comme moi au fond de la prairie,
nous nous baiserions en riant sous les abeilles blondes,
près du ruisseau frais, sous les feuilles profondes.
On n’entendrait que la chaleur du soleil.
Tu aurais l’ombre des noisetiers sur ton oreille,
puis nous mêlerions nos bouches, cessant de rire,
pour dire notre amour que l’on ne peut pas dire ;
et je trouverais, sur le rouge de tes lèvres,
le goût des raisins blonds, des roses rouges et des guêpes.

 

© Francis JAMMES


pFrancis Jammes
(1868-1938)
Poète, romancier, dramaturge français, Francis Jammes passa la majeure partie de sa vie dans le Béarn et le Pays Basque, principales sources de son inspiration.
Autres textes :
Le vent triste
La jeune fille 
Avec ton parapluie... 
La salle à manger
→ Sa biographie sur Wikipédia

y
Posté le 14/10/2022 - Thème : Révolution / Révolte

Magouille blues

Tous les sept ans et même parfois avant
On a droit au grand carnaval
Au carnaval de la magouille
Au grand défilé des embrouilles
C'est tellement bidonnant
Que ça en devient consternant

Le candidat de l'Ordre Moral
Avec sa gueule à faire châtrer tous les mâles
Il nous parle sans rigoler
De vieilles vertus desséchées
Travail, Famille, Patrie, ça va changer
Le Père la pudeur va nous réformer
Il nous dit dans son programme d'acier
Que les mâles doivent se retirer
Lui, il a quand même dérapé
Trois ou quatre fois dans sa moitié
Il est vrai qu' c'était pour engendrer
Des bons Français à l'âme bien trempée

Magouille blues (x6)

Les autres grands qui s'opposent
Viennent tous du même clan
Et c'est d'autant plus marrant
De les voir se casser les dents
En s'envoyant dans le nez
Toutes leurs turpitudes passées
Avant qu' l'un d'eux soit Président
Avant qu'il en prenne pour sept ans
Ces messieurs à image sociale
Essaient de nous r'monter le moral
Ils iraient même, qui l'aurait crû,
Jusqu'à nous montrer leur cul

Magouille blues (x6)

Ils n'ont jamais autant de cœur
Que quand il leur faut beaucoup d'électeurs
Quand le jour J sera passé
Finis les serments, finis les baisers
Finies les bonnes résolutions
On r'deviendra tous des pauv' cons
En attendant, ils veulent nous faire croire à
Des arguments de bazar
Français, Françaises, soyez réalistes
Gaffe aux socialo-communistes
C'est là qu'est le plus grand danger
Pour notre vieux pays traumatisé

Magouille blues (x6)

Moi, pour vous dire la vérité
Je suis plutôt pour le danger
La seule chose qui m'inquiète
C'est le mec qui s' trouve à leur tête
Car plusieurs fois par le passé
Il a sa veste retournée
Les seuls qui soient vraiment sympas
Qui soient un peu comme vous et moi
Je n' parle pas du royaliste
Ni bien entendu du fasciste
C'est ceux qu'auront au bout du compte
Deux ou trois pour cent des voix, pourquoi ?

Magouille blues (x6)

Il est vrai que deux ou trois pour cent
Ça fait quand même pas mal de gens
Pas mal de gens qui s'ront fichés
Et qui un jour vont s' retrouver
Dans un stade militairement gardé
Où on pourra toujours chanter

 

© François BERANGER
Texte mis en ligne pour commémorer l'anniversaire de sa mort le 14 octobre 2003


pFrançois Béranger
(1937-2003)
Auteur-compositeur-interprète libertaire français qui connaît une forte notoriété dans les années 1970 grâce à des textes dans la pure tradition du "protest song", symbole de l’après Mai 68. Des générations ont vibré sur Natacha, AlternativeLes Mots terribles,Magouille blues ou Mamadou m’a dit. Aujourd’hui, Hubert-Félix Thiéfaine ou Sanseverino reprennent volontiers des chansons de son répertoire.
Autres textes :
Manifeste
Le vieux
→ Sa biographie sur Wikipédia
→ Ecouter sur YouTube

y
Posté le 14/10/2022 - Thème : Amour

La mort l'amour la vie

J'ai cru pouvoir briser la profondeur l'immensité

Par mon chagrin tout nu sans contact sans écho

Je me suis étendu dans ma prison aux portes vierges

Comme un mort raisonnable qui a su mourir

Un mort non couronné sinon de son néant

Je me suis étendu sur les vagues absurdes

Du poison absorbé par amour de la cendre

solitude m'a semblé plus vive que le sang

Je voulais désunir la vie

Je voulais partager la mort avec la mort

Rendre mon cœur au vide et le vide à la vie

Tout effacer qu'il n'y ait rien ni vitre ni buée

Ni rien devant ni rien derrière rien entier

J'avais éliminé le glaçon des mains jointes

J'avais éliminé l'hivernale ossature

Du vœu de vivre qui s'annule.

Tu es venue le feu s'est alors ranimé

L'ombre a cédé le froid d'en bas s'est étoilé

Et la terre s'est recouverte

De ta chair claire et je me suis senti léger

Tu es venue la solitude était vaincue

J'avais un guide sur la terre je savais

Me diriger je me savais démesuré

J'avançais je gagnais de l'espace et du temps

J'allais vers toi j'allais sans fin vers la lumière

La vie avait un corps l'espoir tendait sa voile

Le sommeil ruisselait de rêves et la nuit

Promettait à l'aurore des regards confiants

Les rayons de tes bras entrouvraient le brouillard

Ta bouche était mouillée des premières rosées

Le repos ébloui remplaçait la fatigue

Et j'adorais l'amour comme à mes premiers jours.

Les champs sont labourés les usines rayonnent

Et le blé fait son nid dans une boule énorme

La moisson la vendange ont des témoins sans nombre

Rien n'est simple ni singulier

La mer est dans les yeux du ciel ou de la nuit

La forêt donne aux arbres la sécurité

Et les murs des maisons ont une peau commune

Et les routes toujours se croisent.

Les hommes sont faits pour s'entendre

Pour se comprendre pour s'aimer

Ont des enfants qui deviendront pères des hommes

Ont des enfants sans feu ni lieu

Qui réinventeront les hommes

Et la nature et leur patrie

Celle de tous les hommes

Celle de tous les temps.


© Paul ELUARD


pPaul Eluard
(1895-1952)
Nom de plume d'Eugène Grindel, Paul Eluard est un poète français. Il adhère au dadaïsme et devient l'un des piliers du surréalisme. Obligé d'interrompre ses études à cause de la tuberculose, il séjourne en sanatorium où il rencontre une jeune russe qu'il prénomme Gala. Impressionné par sa forte personnalité, c'est d'elle qu'il tient son premier élan de poésie amoureuse. Il l'épouse début 1917. Malgré sa santé défaillante, il est mobilisé en 1914, puis publie ses premiers poèmes. Au lendemain de la Grande Guerre, il adhère au mouvement Dada puis s'engage dans celui du surréalisme. En 1928, il repart en sanatorium accompagné de Gala. C'est là qu'elle le quitte pour Salvador Dali. Autour d'un voyage autour du monde, il rencontre Maria Benz (Nusch) qui devient sa muse et lui inspirera ses plus beaux poèmes d'amour. Plongé dans le désespoir après le décès de Nusch en 1946, il rencontre Dominique qui devient sa dernière compagne et pour laquelle il écrit le recueil "le Phénix" consacré à la joie retrouvée. Il succombe à une crise cardiaque le 18 novembre 1952 et sera inhumé au Père Lachaise.
→ Voir la liste de tous ses textes sur le site
→ Sa biographie sur Wikipédia