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Tes mots doux

Comme brise légère
s'envolent tes mots
lourds de tendresse
que ta bouche amoureuse
m'adresse
ils s'accrochent aux branches du cœur
frémissent dans son feuillage
l'embaument de leur fine odeur
ils colorent mon ciel
de leurs teintes pastel
ils chantent à mon oreille
de joyeuses ritournelles
qui jamais ne me lassent
mots affectueux qui m'enlacent
mots doux
qui sur mes berges s'échouent
mots calmes
qui s'amarrent à ma jetée
mots fougueux
prononcés dans les élans amoureux
mots veloutés
qui s'endorment sur l'oreiller
mots d'amour
qui éclairent mes nuits
qui enchantent mes jours

 

Yves Brillon
Yves Brillon est né à Montréal. Après son bachot, il part à Lausanne pour ses études.
À son retour il fait son doctorat en criminologie à l'Université de Montréal. Il éjourne en Afrique de 1972 à 1975 où il fait des recherches sur la justice traditionnelle. 
Article source : http://lapoesiequejaime.net/brillon.htm

Il n'y a pas d'âge pour notre Amour

J'aime les rides sinueuses de ton tendre visage,
Elles me racontent l'aventure de notre vie.
J'aime caresser ta peau usée et sauvage,
Elle me fait voyager dans des émois infinis.

J'aime le bleuté de tes yeux devenus sages,
Ils m'assurent que ma beauté n'a pas d'âge.

J'aime tes lèvres que les ans ont irisées,
Elles m'embrassent toujours avec chaleur.
J'aime ton rire mature et tremblé,
Il apaise et estompe mes peurs.

J'aime la pudeur de nos corps enlacés,
Ils prennent, à présent, le temps de se désirer.

J'aime tes mains douces et rugueuses,
Elles câlinent sans grief mes contours alourdis.
J'aime nos passions maladroites et amoureuses,
Elles comprennent que nous avons vieilli.

J'aime cet homme et cette femme que l'on dit vieux,
Ne riment plus avec jeunesse mais avec heureux.

Je t'aime mon Ami, mon Amant, mon Amour,
Je t'aime, parce qu'il n'y a pas d'âge pour l'Amour.

© Image : Irina Nedyalkova

Margaret Bourot
Amateur de poésies et d'écriture Margaret Bourot fait découvrir, par une association, la beauté et l'émotion des "mots", en particulier lors du "Printemps des poètes" et toute l'année en milieu scolaire.
Article source : https://www.lemagfemmes.com/Poesie/Poemes-d-amour.html

Mai 68

On ferme !
Cri du coeur des gardiens du musée homme usé
Cri du coeur à greffer
à rafistoler
Cri d'un coeur exténué
On ferme !
On ferme la Cinémathèque et la Sorbonne avec
On ferme !
On verrouille l'espoir
On cloître les idées
On ferme !
O.R.T.F. bouclée
Vérités séquestrées
Jeunesse bâillonnée
On ferme !
Et si la jeunesse ouvre la bouche
par la force des choses
par les forces de l'ordre
on la lui fait fermer
On ferme !
Mais la jeunesse à terre
matraquée piétinée 
gazée et aveuglée
se relève pour forcer les grandes portes ouvertes
les portes d'un passé mensonger
périmé
On ouvre !
On ouvre sur la vie
la solidarité
et sur la liberté de la lucidité.

 

Jacques Prévert
Sa vie, son oeuvre

Eloïse

Eloïse se regarde dans le miroir,

Où sont passées les boucles noires

Qui l’habillaient du matin au soir ?

Coupées, parties, arrachées, tombées,

Bien trop vite, elle est désespérée.

Que vont penser ses camarades

Demain dans la cours de l’école,

Indifférence générale ou secrète rigolade

Ces pensées trop sombres l’affolent.

Et Marta, sa meilleure amie

Elle, qui sait ce que sont les moqueries

Avec son accent venu d’ailleurs

Devant affronter sans cesse les esprits railleurs

Qui se moquent de sa prononciation

Certes différente, mais pleine d’imagination.

Ce matin, un nouveau jour vient déclore

C’est merveilleux, point de mort

Heureusement, cela signifie :

Qu’Eloïse est en vie

Et qu’elle pourra encore conjurer le sort.

Chemise, jeans, ceinturon et bandana sur la tête

Eloïse est fin prête.

Elle pénètre discrètement dans la cour

Et déjà entend les rumeurs de certains discours :

Drôle d’allure, pas habituelle

Coiffe étrange, peu conventionnelle.

Les autres s’écartent sur son passage

Auraient-ils des peurs d’enfants pas sages ?

Mais Eloïse est en vie

Alors elle leur sourit.

Son amie, Marta brave les railleries

S’approche d’Eloïse, prend sa main attendrie

Sous les regards de ces persécuteurs

Marta pense : de quoi ont-ils si peur ?

Ils sont déjà si contaminés

Par tant de préjugés.

 

Marie-France Ochsenbein
Née en 1971 en Seine-et-Marne, Marie-France Ochsenbein est membre de l'Etrave et de Poètes sans Frontières. Elle publie également dans plusieurs revues comme Le Cafard Hérétique, Le Capital des Mots, L'Ampoule, Traction-Brabant, Short Edition...

La courbe de tes yeux fait le tour de mon coeur

La courbe de tes yeux fait le tour de mon coeur,
Un rond de danse et de douceur,
Auréole du temps, berceau nocturne et sûr,
Et si je ne sais plus tout ce que j'ai vécu,
C'est que tes yeux ne m'ont pas toujours vu.

Feuilles de jour et mousse de rosée,
Roseau du vent, sourires parfumés,
Ailes couvrant le monde de lumière,
Bateaux chargés du ciel et de la mer,
Chasseurs des bruits et sources des couleurs,

Parfums éclos d'une couvée d'aurores
Qui gît toujours sur la paille des astres,
Comme le jour dépend de l'innocence
Le monde entier dépend de tes yeux purs
Et tout mon sang coule dans leurs regards.

 

Paul Eluard (1895-1952)

Sa vie, son oeuvre sur wikipédia

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Léa

Paris, ses cafés noirs qu'on boit en solitaire, 
La Tour Eiffel rouillée et les chalands qui traînent, 
Le métro tortillant comme un long ver de terre 
Vers la butte Montmartre, te diront que je t'aime. 

Comme le caillou rond lancé dans un étang 
Qui fronce tournoyant le miroir des fontaines, 
Comme cette hirondelle annonce le printemps 
Ce bonbon parfumé te dira que je t'aime. 

J'ai cueilli au printemps, une fleur qui respire 
Comme un chat ronronnant éperdument s'étire 
Tout près d'un feu de bois qui craque et qui rougeoie 
Dans un coin de garrigue, il y a toi, il y a moi.

 

Pierre Dard

Lolita

Perdue : Dolorès Haze. Signalement :
Bouche « éclatante », cheveux « noisette » ;
Age : cinq mille trois cents jours (presque quinze ans)
Profession : « néant » (ou bien « starlette »).

Où va-t-on te chercher, Dolorès quel tapis
Magique vers quel astre t’emporte ?
Et quelle marque a-t-elle – Antilope ? Okapi ? –
La voiture qui vibre à ta porte ?

Qui est ton nouveau dieu ! Ce chansonnier bâtard,
Pince-guitare au bar Rimatane ?
Ah, les beaux soirs d’antan quand nous restions si tard
Enlacés près du feu, ma Gitane ?

Ce maudit würlitzer, Lolita, me rend fou !
Avec qui danses-tu, ma caillette ?
Toi et lui en blue jeans et maillot plein de trous,
Et moi, seul dans mon coin, qui vous guette.

Mac Fatum, vieux babouin, est bienheureux, ma foi !
Avec sa femme enfant il voyage,
Et la farfouille au frais, dans les parcs où la loi
Protège tout animal sauvage.

Lolita ! Ses yeux gris demeuraient grands ouverts
Lorsque je baisais sa bouche close.
Dites, connaissez-vous le parfum « soleils verts » ?
Tiens, vous êtes français, je suppose ?

L’autre soir, un air froid d’opéra m’alita.
Son fêlé – bien fol est qui s’y fie !
Il neige. Le décor s’écroule, Lolita !
Lolita, qu’ai-je fait de ta vie ?

C’est fini, je me meurs, ma Lolita, ma Lo !
Oui je meurs de remords et de haine,
Mais ce gros poing velu je le lève à nouveau,
A tes pieds, de nouveau, je me traîne.

Hé, l’agent ! Les voilà – rasant cette lueur
De vitrine que l’orage écrase ;
Socquettes blanches : c’est elle ! Mon pauvre coeur !
C’est bien elle, c’est Dolorès Haze.

Sergent rendez-la moi, ma Lolita, ma Lo
Aux yeux si cruels, aux lèvres si douces.
Lolita : tout au plus quarante et un kilos,
Ma Lo : haute de soixantes pouces.

Ma voiture épuisée est en piteux état,
La dernière étape est la plus dure.
Dans l’herbe d’un fossé je mourrai, Lolita,
Et tout le reste est littérature.

 

Vladimir Nabokov (1899-1977)
Romancier, poète, traducteur et critique littéraire. Son roman Lolita paru en 1955 fait scandale aux Etats-Unis : il est refusé par les éditeurs américains et doit être publié à Paris, mais la critique y reconnaît un chef-d'œuvre.
Sa vie, son oeuvre sur wikipedia

Menton croqué...

Une mer d’huile au lac d’argent

Apaise au souffle de ses vagues ;

Rieuses, des mouettes vaquent

À leurs rêves de goélands…


La  vieille ville ocre et safran,

Sur les arcades du Soleil,

Nous ment avec ses trompe-l’œil,

Ses jalousies et son printemps ;


Mais sa vérité est ailleurs ;

Nullement à ses frontispices,

Mais là où vont les marieurs,

Près de Cnossos et d’Eurydice.


Les amoureux se bécotant,

Vont lézarder à  son Musée ;

Au bastion, d’un air amusé,

Les a pendus notre ami Jean.


« Innamorati » indécents,

Après s’en être énamouré,

Au bastion, une fois croqués,

Un jour les pendit Cocteau Jean...

 

Etienne Busquets
Poète fénassol d'origine catalane, il est sociétaire des Amis de Jean Cocteau et des Amis de Jean Cocteau Méditerranée.
Son blog :
etienne-busquets.e-monsite.com/

La ville s'endormait

La ville s´endormait
Et j´en oublie le nom
Sur le fleuve en amont 
Un coin de ciel brûlait
La ville s´endormait
Et j´en oublie le nom
Et la nuit peu à peu
Et le temps arrêté

Et mon cheval boueux
Et mon corps fatigué
Et la nuit bleu à bleu
Et l´eau d´une fontaine
Et quelques cris de haine
Versés par quelques vieux
Sur de plus vieilles qu´eux
Dont le corps s’ensommeille

La ville s´endormait
Et j´en oublie le nom
Sur le fleuve en amont
Un coin de ciel brûlait

La ville s´endormait
Et j´en oublie le nom
Et mon cheval qui boit
Et moi qui le regarde
Et ma soif qui prend garde
Qu´elle ne se voit pas
Et la fontaine chante
Et la fatigue plante
Son couteau dans mes reins
Et je fais celui-là
Qui est son souverain
On m´attend quelque part
Comme on attend le roi
Mais on ne m´attend point
Je sais depuis déjà
Que l´on meurt de hasard 
En allongeant le pas

La ville s´endormait
Et j´en oublie le nom
Sur le fleuve en amont
Un coin de ciel brûlait
La ville s´endormait
Et j´en oublie le nom

Il est vrai que parfois près du soir
Les oiseaux ressemblent à des vagues
Et les vagues aux oiseaux 
Et les hommes aux rires
Et les rires aux sanglots
Il est vrai que souvent 
La mer se désenchante
Je veux dire en cela
Qu´elle chante
D´autres chants
Que ceux que la mer chante
Dans les livres d’enfant
Mais les femmes toujours
Ne ressemblent qu´aux femmes
Et d´entre elles les connes
Ne ressemblent qu´aux connes
Et je ne suis pas bien sûr
Comme chante un certain
Qu´elles soient l´avenir de l´homme

La ville s´endormait
Et j´en oublie le nom
Sur le fleuve en amont
Un coin de ciel brûlait 
La ville s´endormait
Et j´en oublie le nom
Et vous êtes passée
Demoiselle inconnue
A deux doigts d’être nue
Sous le lin qui dansait.

 

Jacques Brel (1929-1978)
Sa vie, son oeuvre sur wikipédia

Un tour à vélo

Un vélo de pro
Très beau.
Le long du canal
Chemin vicinal,
Pédale.
Jolie fille tombée 
Sur le bas coté
Pleuré.
Longs cheveux bouclés,
De grands yeux nacrés,
Charmé. 
Jambes dénudées,
Deux genoux luxés 
Pitié.
De l’aide apportée, 
Genoux abîmés 
Massés.
Tout doux, frictionner, 
Un peu fantasmer, 
Rêver...
Tout petit merci, déjà repartie,
Dépit.
Très fort pédalé, pour la rattraper,
Foncé.
La côte à monter, très vite essoufflé, 
Vanné. 
Gros point de côté, maillot tout trempé,
Stoppé...
Repos allongé, le long du fossé
Crotté. 
Juste sommeillé, vélo envolé... 
Chercher.

Beau vélo volé, jamais retrouvé...
Jeune fille échappée, occasion loupée...
Pantalon crotté... Ce jour-là rentré,
À pied.

François Besnard
Un poète habitué de la Cave à Poèmes, située à Paris. Il a publié deux recueils.
D'autres textes de cet auteur :
La Cave à Poèmes

Il est des nuits où...

Il est des nuits où l'ange se meurt

D'attendre, il en oublie l'hérésie

Qui consiste à s'extirper sans heurt

De l'être qui lui sert d'alibi,

 

A monter son échelle sans bruit,

Pieds nus dans des sabots de voleur,

Etendre une aile de saboteur,

En tirer une plume bleu nuit

 

Puis, d'un geste précis et rageur,

Après l'avoir portée à sa bouche,

Griffonner dans le jour qui nous touche

Un calligramme étrange à nos heures.

© Illustration : Jean Cocteau, autoportrait - Pinterest

Etienne Busquets
Poète fénassol d'origine catalane, il est sociétaire des Amis de Jean Cocteau et des Amis de Jean Cocteau Méditerranée.
Son blog :
etienne-busquets.e-monsite.com/

La si-Reine et le si-Roi

C'était un jour décalé dans une autre saison
La cinquième inventée ou celle de la déraison
Ils avaient commencé à écrire dans la dérision
Pour marier leurs rires et leurs mots à l'unisson

Tout en haut d'un phare était née une si-Reine
Enfant chéri d'un crayon fou et de la mer sereine
Elle avait coulé de longs jours avec ses marraines
La baleine de la cinquième saison et la belle murène

Ils furent tant troublés quand elle rencontra le si-Roi
Au beau milieu d'un étang de mots écrits avec émois
Les pages de leur histoire d'antan tournaient sans loi
Cherchant dans leur folie autant de foi que de joie

La si-Reine et le si-Roi enfin réunis s'embrassèrent
Noyés dans un amour sans fin au milieu de la mer
La marée dissipait en vain ce fragile instant éphémère
Resté gravé aux confins de tous les océans de la Terre

Ils s'aimèrent face à la mer d'un simple et long bonheur
Enfants des airs et de la liberté ils étaient des voyageurs
La nuit des étoiles de mer éclairaient leurs couleurs
Le jour les vagues en colère caressaient leurs ardeurs

La si-Reine et le si-Roi ambassadeurs aux idées déjantées
Habitaient un château de sable au cœur de la contrée
Que les deux auteurs un peu fous avaient un jour érigé
Brillants bâtisseurs de belles histoires d'amour décalées

Le long des plages il arrive parfois de les entendre rire
Émergeant de l'océan profond et froid pour s'évanouir
Et renaître dans les yeux des poètes de leur souvenir
La si-Reine et le si-Roi n'existent que pour vous ravir

Christel Lacroix
Originaire du Tarn, Christel Lacroix a publié plusieurs romans et recueils de poésie.
Découvrir son blog

Alcool

Parti dans le décor

Au cours d’une nuit d’ivresse

Côtoyer intimement la mort

Presque sans maladresse

Pluie soudaine de gyrophares

Eclairant la nuit noire

Sirènes stridentes au retour

Accélérant les secours

Amas de tôles froissées

Dispersées sur la chaussée

Avenir devenu incertain

Bonheur déjà lointain

Angoisse du verdict final

Peur d’une issue fatale

Attente jugée interminable

Face peut-être à l’insupportable.

Mais une blouse blanche apparait

Heureusement rien d’irréparable

Si ce n’est des regrets

D’avoir été si irresponsable.

Marie-France Ochsenbein
Née en 1971 en Seine-et-Marne, Marie-France Ochsenbein est membre de l'Etrave et de Poètes sans Frontières. Elle publie également dans plusieurs revues comme Le Cafard Hérétique, Le Capital des Mots, L'Ampoule, Traction-Brabant, Short Edition...

Rêve d'une nuit de sable

Le rêve s’est endormi sur la plage 
Et la nuit se dore sur le sable
La mer écume entrailles de l’âge :
Promène nos yeux le temps instable.

Le rêve construit un château de sable 
Aux tourelles que bat le vent du temps :
Forteresse éveillée imprenable
Envahie par un ensommeillement.

Il s’enlise dans les sables mouvants :
Royaume océan perle d’images
Et le sablier remonte le temps
Écume argent perdue dans les âges

Mer émeraude insaisissable
d’images emplit yeux du cœur rêvant :
Rôdent nombre de chimères inlassables.

Le doux jour dans le rêve s’ensable
Égraine pluie fine sur un corps dormant
Songe d’une nuit impénétrable

Vagues à l’arme ricochent dans la nuit
Mère d’Étoile d’ombre ouvre les ailes
De la lune de miel de ce doux fruit :
Temps grisant déborde mes prunelles.

Le rêve a un grain de sable dans l’œil :
Ce doux poignard d’or entre sur le seuil 
Et dérive sur la mer de sable :
Radeau d’espoir, voguant Ineffable 

La nuit est tombée du lit

 

Caroline Baucher
Née en 1983, elle vit actuellement à Paris.
Son blog :
upanishad.free.fr/

Comme du vivant d'écume

Vents de noroît
à nous figer les sangs
corps glaçons prêts
à fondre
sous les languettes de sable
ensevelis rupins
dans le luxe câlin
des isthmes et des presqu’îles
mouvances des terre-pleins
à peine est-il installé
ce soir
accepté tel qu’il nous envoûte
qu’il me prend cette envie
de déchirer
ta chemise pour la nuit
d’humer à plein
ce parfum d’étoiles
qui te va si bien
dans l’émouvance
d’un ressac de ciel
à peine perceptible.

Texte extrait du recueil "Comme du vivant d'écume" (1995)

 

Alain Jégou (1948-2013)
Marin-pêcheur lorientais pendant 28 ans et poète, il est l'auteur d'une trentaine d'ouvrages, dont "Passe Ouest" suivi de "IKARIA LO 686 070", qui a obtenu le prix Livre & Mer Henri Queffélec en 2008.
La médiathèque de Quimperlé lui a dédié un site Internet qui évoque son univers poétique.
http://alainjegou.blogspot.fr/

Le feu ne brûle pas...

Le feu ne brûle pas
c'est un radiateur 
qui gargouille parfois
comme s'il avait peur
comme s'il avait froid
les deux clochers d'Arbois
sonnent à la même heure
ce soir pas d'apéro
en face le carreau
du toit capte un dernier
reflet du jour d'octobre
et puis la cheminée
crache un peu de fumée
que le ciel enveloppe
et va porter ailleurs
comme lettre à la poste

de ma table je vois
la rue par la fenêtre
j'écris ce que je vois
pour ne pas disparaître
je serai disparu
avant demain peut-être
un vieillard dans la rue
croira me reconnaître
ce ne sera pas moi
ce ne sera personne
mourir ne surprend pas
celui qui n'est personne

Chronique douce, Le Promenoir Magique et autres poèmes 1953-2003, La Table Ronde, 2009

 

Jean-Claude Pirotte (1939-2014)
Ecrivain, poète et peintre belge, Jean-Claude Pirotte se consacre à la littérature et la poésie après une courte carrière d'avocat. Il publie une cinquantaine de livres et obtient de nombreux prix dont celui du Grand prix de poésie de l'Académie française ainsi que le prix Goncourt de la poésie en 2012.
Sa vie, son oeuvre :
fr.wikipedia.org

Roule ma mère

Comment, par quel ravage, ton œil peut-il s’enfoncer à ce point, s’affaisser ? Les pansements le crucifient. Découverte, ta pupille ne voit plus que des ombres. Après ta surdité, tes lèvres s’effacent. Tu attends la délivrance, quand ta perte m’emporte !
J’ose penser : Laisse-moi ! Je reste les dents serrées. Ton dernier écueil, avant de partir, cherche l’amour pire que des truffes. C’est empêtré d’arômes, autant une injure, que je viens parfois à ta rencontre. C’est par devoir, taraudé de honte tue, incapable de te dispenser une heure de calme, un vernis de tendresse.
Tes bras grêles m’ont si peu, si rarement serré. Tes pieds ont si souvent dressé la colère. Pourtant, tu attends, sans reproche.
Les cierges paient de pauvres indulgences ! Aucune prière ne peut te sauver. Mes billevesées de mécréant contre ton chapelet ! La solitude reste à couper au couteau. Chaque jour apporte un rouleau de barbelés à serrer plus fort contre la peau. 
C’est que te voilà froide, décervelée. La terre engloutit ton œil perdu. Les vers seuls célébreront ta fête ! Ah ! si je pouvais t’embrasser de tout mon crâne ! J’aurai médit naguère. Je me souviens mal. Tes bras ont bien dû me presser contre toi ; tes pieds, te hausser jusqu’à mes joues.
Devant les draps que tu as lavés, avec tes dernières forces, pour moi, je trouve que les mots sont creux. Pauvres paroles, neige pourrissante ! Le temps va peut-être t’insuffler dans mes veines. À deux, nous courrons plus vite. Je piétine à survivre, maman. Je trébuche à ton seuil comme au matin de ma naissance.

 

Pierre Perrin
Né en 1950, Pierre Perrin est un poète, romancier et critique littéraire français qui réside à Chassagne dans le Doubs. Il collabore à plusieurs revues de poésie et a publié plusieurs recueils. Il dirige la nouvelle revue littéraire Possibles.
Site et revue :
http://perrin.chassagne.free.fr/index.php

Les cheveux emmêlés (extrait)

Entends le poème !
Qui oserait nier le rouge
Des fleurs dans les champs ?
Savoureuse jeune fille
Coupable dans le printemps

Quand à l’eau je livre
Mes cheveux longs de cinq pieds
Combien sont-ils doux !
Mais mon coeur de jeune fille
Secret je veux le garder

La couleur pourpre,
A qui donc la raconter ?
Tremblements de sang,
Pensées émues de printemps,
En pleine floraison la vie !

Il est temps, je pars,
Et au revoir me dit-il
Ce dieu de la nuit
Dont la manche m’effleura,
Mes cheveux mouillés de larmes

Les cheveux dénoués
Dans la douceur de la pièce
Le parfum des lis
Je crains qu’ils ne disparaissent
Rouges pâles dans la nuit

Toi qui n’as jamais
Touché une peau douce
Où coule un sang chaud,
Ne te sens-tu pas triste,
Et seul, à prêcher la Voie ?

D’un rouge profond
Les deux pétales de rose
Qui forment tes lèvres
Que tu ne chantes un poème
Sans parfum de noblesse !

Frêles d’apparence
Sont les fleurs de l’été
Mais rouges écarlates
Qui comme cet amour d’enfant
Rient au soleil de midi !

Akiko Yosano (1878-1942)
Poétesse japonaise, qui a été pionnière en tant que femme dans son pays non seulement par l'audace de son écriture mais aussi grâce à son engagement pour la cause des femmes japonaises. Féministe pacifiste, elle a été très active dans son pays.
Biographie complète sur Wikipédia

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Maman

T'es ma plus belle histoire d'amour
Depuis l'air de mon premier jour
Mes premiers pas étaient pour toi
Dans le doux espace de tes bras
Ils m'ont empêché de tomber
T'es mon plus beau visage d'amour
Toujours sourire jours après jours
Enfance heureuse auprès de toi
T'es mes plus tendres épaules d'amour
Toujours blotti au creux de toi

Quand mes chagrins m'envahissaient
C'est sur elles que j'allais pleurer
Et un nouveau soleil brillait
T'es ma plus belle histoire d'amour
Toujours présente à mes côtés
Quand je criais mes "au secours"

T'es mes plus belles mains d'amour
Quand elles caressaient mes cheveux
Toutes mes angoisses s'en allaient
Amour tendresse rien que pour moi
Toi et moi le temps fut trop court
T'es ma plus belle maman d'amour
Tu viens quelques fois dans mes nuits
Tu me manques moi je m'ennuie

T'es ma plus belle maman d'amour
D'avoir pas dit que je t'aimais
Restera mon plus grand regret
D'avoir pas dit que je t'aimais
Que je t'aimais que je t'aimais.

Maman je t'aime...

 

Jean-François Millas

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Chanson d'automne

Les sanglots longs
Des violons
De l'automne
Blessent mon coeur
D'une langueur
Monotone. 

Tout suffocant
Et blême, quand
Sonne l'heure, 
Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure

Et je m'en vais
Au vent mauvais
Qui m'emporte
Deçà, delà, 
Pareil à la
Feuille morte.

 

Paul Verlaine
Sa vie, son oeuvre

Merveilleux Noëls

Merveilleux Noëls de mon enfance,
Avec toute cette effervescence
Qui régnait partout dans la maison,
Et le sapin plein de décorations !
Moments de joie sans pareil,
Parés de bonheur et de merveilles ;
Maman qui préparait la bûche,
Nous qui faisions les truffes
Les mains pleines de chocolat,
Plus sur nos doigts que dans le plat !
Et enfin, la dernière nuit venue
Avant le grand jour tant attendu,
Le sommeil qui ne veut pas venir,
Trop excités pour s'endormir ;
Espérer que le Père-Noël va oublier
Les bêtises faites pendant l'année,
Puis au petit matin, se lever,
Et devant nos yeux émerveillés
En découvrant les paquets,
Nos parents qui souriaient !

Je revis ces merveilleux moments
Aujourd'hui, avec mes enfants ;
Décorer toute la maison
De guirlandes en papier crépon,
Mettre dans la crèche les santons,
Sur le sapin, les boules brillantes
Et les guirlandes étincelantes
De mille couleurs scintillantes !
Préparer avec eux le repas de fête,
Sortir les plus belles assiettes,
Et à l'approche du jour formidable
Les découvrir un peu plus sages,
Juste pour que le Père Noël oublie
Qu'ils n'ont pas toujours été gentils !
Avec le même regard pour mes enfants
Qu'avaient jadis pour moi mes parents,
Je retrouve chaque année l'instant magique,
Quand leurs yeux magnifiques
Découvrent sous le sapin,
Leurs cadeaux au petit matin !

 

Véronique Audelon
Après une enfance passée à Forcalquier dans les Alpes de Haute-Provence et un bref arrêt à Marseille, Véronique Audelon s'est installée à Salon de Provence.
Elle dessine et écrit des poèmes depuis l'adolescence. Son univers d'auteure balance entre poésies, nouvelles et romans. Son premier roman, "Emmurée", est paru en février 2011. Puis "Le Cahier" publié en décembre 2014. Trois recueils sont actuellement en instance de publication.
Elle partage son temps entre son activité de maquettiste PAO free lance et sa passion pour l'écriture. 
Son nouveau site :
https://poesime.wixsite.com/un-univers-de-mots

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Brumes et pluies

Ô fins d'automne, hivers, printemps trempés de boue,
Endormeuses saisons ! je vous aime et vous loue
D'envelopper ainsi mon coeur et mon cerveau
D'un linceul vaporeux et d'un vague tombeau.

Dans cette grande plaine où l'autan froid se joue,
Où par les longues nuits la girouette s'enroue,
Mon âme mieux qu'au temps du tiède renouveau
Ouvrira largement ses ailes de corbeau.

Rien n'est plus doux au coeur plein de choses funèbres,
Et sur qui dès longtemps descendent les frimas,
Ô blafardes saisons, reines de nos climats,

Que l'aspect permanent de vos pâles ténèbres,
- Si ce n'est, par un soir sans lune, deux à deux,
D'endormir la douleur sur un lit hasardeux.

Charles Baudelaire (1821-1867)
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Campanile d'hiver

La vigne endolorie sous le poids des nuages,
Pareille au clapotis des barques enchainées,
Gémit, pleure et s’éteint comme un brasier mouillé
Par la rage du ciel et son gravier d’outrages.

Les lavoirs de soleil et leurs lourds sarcophages
Ruissellent de tumeurs aux couleurs bigarrées,
Comme si leur destin se tissait sous les dès
De gouttes détachées d’un suaire sauvage.

Seule, morne et feutrée, une cloche d’airain
Sonne un glas parfumé d’une douce beauté
Dont le silence boit la mélodie sans fin.

Or la vigne endurcie, comme un oratorio,
Fugue le long de mots brillants de nouveauté,
Que ce poème joue sur un pas d’adagio.

 

Francis Etienne Sicard
Après une formation d'enseignant, Francis Etienne Sicard publie plusieurs recueils. Grand voyageur, il séjourne à Antibes, Nice, Berlin et voyage en Asie et aux Etats-Unis. Il se consacre également à l'étude de l'esthétisme. II élargit aujourd’hui son champ d’écriture à la nouvelle et se lance un défi : la rédaction d’une partie de ses mémoires.
Son blog : Lettres de soie

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Le printemps

Les bourgeons verts, les bourgeons blancs
Percent déjà le bout des branches,
Et, près des ruisseaux, des étangs
Aux bords parsemés de pervenches,
Teintent les arbustes tremblants ;

Les bourgeons blancs, les bourgeons roses,
Sur les buissons, les espaliers,
Vont se changer en fleurs écloses ;
Et les oiseaux, dans les halliers,
Entre eux déjà parlent de roses ;

Les bourgeons verts, les bourgeons gris,
Reluisant de gomme et de sève
Recouvrent l'écorce qui crève
Le long des rameaux amoindris ;
Les bourgeons blancs, les bourgeons rouges,
Sèment l'éveil universel,
Depuis les cours noires des bouges

Jusqu'au pur sommet sur lequel,
Ô neige éclatante, tu bouges ;
Bourgeons laiteux des marronniers,
Bourgeons de bronze des vieux chênes,
Bourgeons mauves des amandiers,
Bourgeons glauques des jeunes frênes,
Bourgeons cramoisis des pommiers,

Bourgeons d'ambre pâle du saule,
Leur frisson se propage et court,
À travers tout, vers le froid pôle,
Et grandissant avec le jour
Qui lentement sort de sa geôle,
Jette sur le bois, le pré,
Le mont, le val, les champs , les sables,
Son immense réseau tout prêt
À s'ouvrir en fleurs innombrables
Sur le monde transfiguré

Auguste Angellier (1848-1911)
Poète et universitaire français, il fut le premier professeur de langue et littérature anglaise de la Faculté des lettres de Lille. Il fut également critique et historien de la littérature.
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Le cancre

Il dit non avec la tête
Mais il dit oui avec le coeur
Il dit oui à ce qu’il aime
Il dit non au professeur
Il est debout
On le questionne
Et tous les problèmes sont posés
Soudain le fou rire le prend
Et il efface tout
Les chiffres et les mots
Les dates et les noms
Les phrases et les pièges
Et malgré les menaces du maître
Sous les huées des enfants prodiges
Avec des craies de toutes les couleurs
Sur le tableau noir du malheur
Il dessine le visage du bonheur.

 

Jacques Prévert
Sa vie, son oeuvre

L'émotion

L'EMOTION 
C'est ce qui reste quand 
On t'a tout pris 
Ton nom, tes dires et tes vents 
Tes espoirs, ta jeunesse et tes cris

L'EMOTION 
C'est un sourire 
Pour un tant pis 
Une fille sans dire 
Une femme sans plis 

L'EMOTION 
C'est le cri 
De l'homme en pleurs 
Le coït sur le tri 
D'une femme sans couleur

L'EMOTION 
C'est le fruit 
De rêves brûlants 
Dans les nuits 
Au dédale de l'écran

L'EMOTION 
C'est le chant 
De lèvres trop chaudes 
Qui te refusent son ode 
Comme une plume à son roman

L'EMOTION 
C'est une rue 
Sans appellation 
Une bande de trottoir 
Sans aucune histoire

L'EMOTION 
C'est mon nom 
Sur ton nom 
C'est mon corps 
C'est tes torts 
Sur l'Aurore

 

Patrick Ducros
Cafetier et poète à Saint-Junien (87), Patrick Ducros aime faire partager sa passion pour les chanteurs à textes et tous les poètes. Auteur de nombreux recueils, il organise également avec la mairie de sa commune un concours de poésie tous les ans.
http://www.lapaillotte87.fr/index.htm

Je ne veux rien de plus

Je ne veux rien de plus que reposer mes mains 
Sur ton front preste et beau, sur tes lèvres chéries, 
Rien de plus que songer : l’heure est douce... et demain 
Peut-être sera lourd de lutte et de chagrin. 
Ce soir, c’est une pause aux confins de la vie.

Je ne veux rien de plus que t’aimer, mon ami. 
Mon âme est une rose en la nuit odorante, 
À tes doigts langoureux, dans l’ombre qui frémit 
Je ne suis qu’une fleur de volupté tremblante ; 
Respire-la songeur, un instant, et souris...

Ô mon ami, je ne veux rien que ton sourire, 
Nous avons trop brûlé nos lèvres aux baisers... 
Assez d’ivresse et de sanglots, et de délire ! 
Laisse tomber le soir sur nos cœurs apaisés. 
Je ne veux rien, ô mon ami, que ton sourire.

Le sauvage Désir enfin s’est endormi. 
Je puis blottir mon front heureux sur ta poitrine, 
Nos rêves confondus ont fait l’heure divine. 
Entends à petits coups battre mon cœur soumis... 
Je ne veux rien de plus que t’aimer, mon ami.

Cécile Périn (1877-1959)
Poétesse française, elle épouse Georges Périn qui est aussi poète. Ils fréquentent ensemble une communauté d'artistes. En 1922, elle perd son mari et sa poésie est l'écho de ce deuil.
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Le bandeau noir

C'est un pays battu des vents, mordu des lames, 
Où des vols d'échassiers tournent dans le ciel gris, 
Cependant que, la gaffe au poing, guettant le bris, 
Droites sur l'horizon, veillent d'étranges femmes.

Le soir tombe : on entend un bruit lointain de rames. 
Des christs hâves dans l'ombre ouvrent leurs yeux meurtris ; 
Et voici qu'autour d'eux, sur les joncs défleuris, 
S'abat en gémissant le morne essaim des Âmes.

C'est Penmarc'h. Aux fils d'or de leur bonnet collant 
Les fermières d'Argoll ont pris plus d'un galant ; 
Tréguier vante à bon droit sa coiffe épiscopale ;

Le lin vierge sied seul aux filles du Moustoir
Là-bas, où le Goayen élargit son flot pâle, 
Les guetteuses de bris ceignent un bandeau noir.

 

Charles Le Goffic (1863-1932)
Poète, romancier et critique littéraire français dont l'oeuvre célèbre la Bretagne.
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Mon pays mon naufrage

Le pays d’où je viens n’est d’aucune mémoire 
et la mer en novembre y monte jusqu’aux bois 
les maîtres de naufrages attendent sur les dunes 
qu’un bateau étranger se perde dans les Passes

le pays d’où je viens a la couleur des lampes 
que les enfants conduisent aux limites du sable 
on y marche toujours au milieu des légendes 
la trace des hommes s’y perd dans une Ville d’hiver

le pays d’où je viens a la douleur des landes 
on y porte parfois des épaves insensées 
Il y a des bêtes blanches à la lisière des eaux 
et des forêts de feu près des océans morts

le pays d’où je viens a la blessure des rames 
on y voit quelques fois des traces de passages 
qui mènent à des marées mortes depuis longtemps 
souvent les chalutiers battent pavillon noir

le pays d’où je viens est plein d’hommes de guerre 
des maisons de ciment que l’on dit allemandes 
tombent depuis toujours dans les océans gris 
une femme m’y attend et toujours m’y conduit

en face de Saint-Yves lors de la messe en mer 
des prêtres sur les vagues jettent des pains de sang 
tandis que des enfants en uniformes noirs 
crèvent le long des plages des bans de méduses blanches

le pays d’où je viens efface les visages 
une femme épuisée s’y retient de mourir 
les nuits de l’équinoxe viennent des enfants seuls 
plus vieux d’avoir vécu au fond des océans

le pays d’où je viens n’a jamais existé 
un vieil enfant de sable y pousse vers le large 
un bateau en ciment qui ne partira pas 
le pays d’où je viens s’endort en chien de fusil

le pays d’où je viens est de mémoire allemande 
un Casino Mauresque y brûle sous les eaux 
une femme s’y promène au bras d’un étranger 
le pays d’où je viens n’a jamais existé…

 

Tristan Cabral
Tristan Cabral est le nom de plume de l'écrivain et poète français Yann Houssin, né à Arcachon le 29 février 1944. Il a enseigné pendant 30 ans la philosophie. En 1974, le recueil de poésie "Ouvrez le feu" d'un jeune poète de 24 ans, Tristan Cabral, suicidé en 1972, est salué par la critique. Yann Houssin signe la préface. On apprendra plus tard que Yann Houssin en est le véritable auteur.
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Côtes de Saintonge

Comme un orgue lointain sur une immense grève,
Bruit du flot qui recouvre un lit de sable fin,
Et toujours recommence et jamais ne s'achève,
La mer, la vaste mer se déroulait sans fin.

Sur les dunes épars, de grands pins maritimes
Dans le rythme des flots murmurants s'accordaient
Aux souffles du matin, en secouant leurs cimes,
Et comme à l'unisson gravement répondaient.

Sur l'Océan d'azur, où passait un navire,
Sans crainte aventurés, des papillons volaient
Comme un vrai tourbillon de neige. Ils semblaient dire
Aux marins du pays, qui sous bon vent filaient :

« Lorsque s'achèvera votre course lointaine,
Nous ne saluerons pas votre joyeux retour,
Car, livrant aux hasards notre vie incertaine,
Nous durons peu d'instants, comme les fleurs d'un jour.

À l'horizon des flots, noyant ses voiles hautes,
Quand le vaisseau parti lentement s'effaçait,
Le croisant dans sa route en approchant des côtes,
Un autre grand navire au large apparaissait.

Après un long voyage aux mers orientales,
Les hommes revenaient, las d'avoir navigué,
Mais la fièvre d'amour pour les grèves natales
Verse un baume divin dans le corps fatigué.

Ils avaient aperçu le clocher de Marennes,
Dont la flèche en plein ciel des eaux semblait jaillir,
Et dans le chaud parfum des plantes riveraines
Les plus robustes cœurs se sentaient défaillir.

 

André Lemoyne (1822-1907)
Poète et romancier français, il a été avocat au barreau de Paris en 1847. Il fut successivement typographe, correcteur, puis chef de publicité chez Didot de 1848 à 1877, date à laquelle il fut nommé bibliothécaire de l'École des arts décoratifs. André Lemoyne figure dans la liste des poètes nommés dans la lettre de Rimbaud à Paul Demeny, dite Lettre du Voyant. 
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La mer

Loin des grands rochers noirs que baise la marée,
La mer calme, la mer au murmure endormeur,
Au large, tout là-bas, lente s'est retirée,
Et son sanglot d'amour dans l'air du soir se meurt.

La mer fauve, la mer vierge, la mer sauvage,
Au profond de son lit de nacre inviolé
Redescend, pour dormir, loin, bien loin du rivage,
Sous le seul regard pur du doux ciel étoilé.

La mer aime le ciel : c'est pour mieux lui redire,
À l'écart, en secret, son immense tourment,
Que la fauve amoureuse, au large se retire,
Dans son lit de corail, d'ambre et de diamant.

Et la brise n'apporte à la terre jalouse,
Qu'un souffle chuchoteur, vague, délicieux :
L'âme des océans frémit comme une épouse
Sous le chaste baiser des impassibles cieux.

 

Nérée Beauchemin (1850-1931)
Ecrivain et médecin québécois, il publie son premier recueil "Les floraisons matutinales" en 1897. Il obtiendra plusieurs diplômes et prix de poésie et recevra en 1930 la médaille de l'Académie française.
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Les parfums

La moisson sent le pain : la terre boulangère
Se trahit dans ses lourds épis aux grains roussis,
Et caresse au parfum de ses chaumes durcis
L'odorat du poète et de la ménagère.

La tête dans l'air bleu, les pieds dans la fougère,
Les bois sont embaumés d'un arôme indécis.
La mer souffle, en mourant sur les rochers noircis,
Son haleine salubre et sa vapeur légère.

L'Océan, la moisson jaune, les arbres verts,
Voilà les bons et grands parfums de l'univers ;
Et l'on doute lequel est le parfum suprême.

J'oubliais les cheveux, tissu fragile et blond,
Qu'on déroule et qu'on fait ruisseler tout du long,
Tout du long des reins blancs de la femme qu'on aime.

Albert Mérat (1840-1909)
Poéte français, il a fait partie des poètes Parnassiens, tout comme Théophile Gautier, José-Maria de Heredia, Théodore de Banville, Charles Baudelaire, Stéphane Mallarmé, François Coppée, Verlaine, Rimbaud. Il était loué par les poètes de son époque, Rimbaud le considérait comme visionnaire et en faisait, presque, l'égal de Verlaine, qui lui dédia son poème Jadis.
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Fleurs d'aurore

Comme au printemps de l'autre année,
Au mois des fleurs, après les froids,
Par quelque belle matinée,
Nous irons encore sous bois.

Nous y verrons les mêmes choses,
Le même glorieux réveil,
Et les mêmes métamorphoses
De tout ce qui vit au soleil.

Nous y verrons les grands squelettes
Des arbres gris, ressusciter,
Et les yeux clos des violettes
À la lumière palpiter.

Sous le clair feuillage vert tendre,
Les tourterelles des buissons,
Ce jour-là, nous feront entendre
Leurs lentes et molles chansons.

Ensemble nous irons encore
Cueillir dans les prés, au matin,
De ces bouquets couleur d'aurore
Qui fleurent la rose et le thym.

Nous y boirons l'odeur subtile,
Les capiteux aromes blonds
Que, dans l'air tiède et pur, distille
La flore chaude des vallons.

Radieux, secouant le givre
Et les frimas de l'an dernier,
Nos chers espoirs pourront revivre
Au bon vieux soleil printanier.

En attendant que tout renaisse,
Que tout aime et revive un jour,
Laisse nos rêves, ô jeunesse,
S'envoler vers tes bois d'amour !

Chère idylle, tes primevères
Éclosent en toute saison ;
Elles narguent les froids sévères
Et percent la neige à foison.

Éternel renouveau, tes sèves
Montent même aux coeurs refroidis,
Et tes capiteuses fleurs brèves
Nous grisent comme au temps jadis.

Oh ! oui, nous cueillerons encore,
Aussi frais qu'à l'autre matin,
Ces beaux bouquets couleur d'aurore
Qui fleurent la rose et le thym.

Nérée Beauchemin (1850-1931)
Ecrivain et médecin québécois, il publie son premier recueil "Les floraisons matutinales" en 1897. Il obtiendra plusieurs diplômes et prix de poésie et recevra en 1930 la médaille de l'Académie française.
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Matière première

Mots

mots immortels

de cil de ficelle de poudre de sel et de fleur

humides mauves vermoulus pâles et carnivores

mots de cire rouge et de larmes

de baisers et de flambeaux de
Judas

pointus têtus nerveux obtus ventrus et lourds

mots de la fin mots de la rime

aux accouplements dangereux

aux liaisons faciles

aux maladies incurables

mots lapsus malades de la peste

monumentaux et orgueilleux

aux bijoux de fautes d'orthographe

mots criminels et purs

décapités sur l'échafaud de la censure

mots mes bons camarades d'orgie

des nuits de neige et de plume

mots torturés au lance-flammes

mots à la taille de gazelle

à l'épidermc de velours rouge

aux jambages de french cancan

à la silhouette fuyante de marlou

mots qui portez chapeau melon

cachés dans les pianos et les trompettes de jazz

mots tabourets

qui êtes une injure permanente et gratuite

mots de perdition et de déraillement

de
Babel de carnaval et d'hiéroglyphe

mots qui faites à présent l'amour

stylets de la durée exacte

amulettes et chiffres d'or

maîtres magiques des objets

serpents de la dialectique

mots créateurs brûlants qui nous livrez le monde

croissez multipliez plus cruels et plus forts

21 juin 1940

Achille Chavêe (1906-1969)
Poète belge, Il est une figure du surréalisme wallon hennuyer.
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