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Tu es plus belle que le ciel et la mer

Quand tu aimes il faut partir
Quitte ta femme quitte ton enfant
Quitte ton ami quitte ton amie
Quitte ton amante quitte ton amant
Quand tu aimes il faut partir

Le monde est plein de nègres et de négresses
Des femmes des hommes des hommes des femmes
Regarde les beaux magasins
Ce fiacre cet homme cette femme ce fiacre
Et toutes les belles marchandises

II y a l’air il y a le vent
Les montagnes l’eau le ciel la terre
Les enfants les animaux
Les plantes et le charbon de terre
Apprends à vendre à acheter à revendre
Donne prends donne prends

Quand tu aimes il faut savoir
Chanter courir manger boire
Siffler
Et apprendre à travailler

Quand tu aimes il faut partir
Ne larmoie pas en souriant
Ne te niche pas entre deux seins
Respire marche pars va-t’en

Je prends mon bain et je regarde
Je vois la bouche que je connais
La main la jambe l’œil
Je prends mon bain et je regarde

Le monde entier est toujours là
La vie pleine de choses surprenantes
Je sors de la pharmacie
Je descends juste de la bascule
Je pèse mes 80 kilos
Je t’aime

 

Blaise Cendrars (1887-1961)
Ecrivain et poète suisse, Blaise Cendrars interrompt ses études de médecine et de lettres pour voyager à travers le monde. Aventurier, bourlingueur, il publie son premier poème : "Les Pâques" lors dun séjour à New York. S'engageant dans la Légion étrangère pendant la Première guerre mondiale, il y perd un bras. Il obtient la nationalité française en 1916 et décide de se tourner vers le roman après un séjour au Brésil. L'œuvre de Blaise Cendrars, poésie, romans, reportages et mémoires, est placée sous le signe du voyage, de l'aventure, de la découverte et de l'exaltation du monde moderne où l'imaginaire se mêle au réel de façon inextricable.
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Le poids d'une éponge croit

Le poids d'une éponge croit
en proportion avec le nombre
de gouttes d'eau qu'elle absorbe

Mais aucune éponge ne peut absorber
toute l'eau du monde

Quand une éponge est saturée
personne ne peut prévoir
le comportement de l'eau 
qu'elle n'absorbe plus
ni le comportement du monde

Il faut imaginer pourtant
une éponge qui absorberait 
toute l'eau du monde

Nous la mettrions 
à la place de notre mouchoir
dans la poche du coeur
Nous serions un bateau 
Nous serions le sel
Nous serions tous les fleuves 
du monde qui se jettent dans 
le ciel
Une éponge est comme une valise pure
qui contiendrait tout nos chemins

Chaque fois que nous achetons une valise 
nous croyons qu'elle va diminuer le poids
des affaires que nous y rangeons dedans

La valise idéale consiste à diminuer
le poids de ce que nous y transportons 
jusqu’à ne peser que son poids de valise 
ou à devenir plus légère que ce qu'elle était au départ jusqu'à 
ne plus exister

Dans une éponge idéale on peut 
ranger toute la mer
si on la place dans la poche du coeur

Dans une valise idéale
on peut ranger tout l'univers
la troupe engloutie des étoiles
une seule fourmi 
un seul amour

Dans un poème on peut ranger
tout l'avenir
qu'on voudrait faire exister

 

Serge Pey (1950-)
Ecrivain et poète français né à Toulouse, il a fondé la revue "Emeute" en 1975 puis "Tribu" en 1981. Avec "Los Afiladores" : les aiguiseurs de couteaux, il met en œuvre la poésie d'action-Flamenco. Créateur de situations, il rédige ses textes sur des bâtons avec lesquels il réalise ses scansions, ses performances et les rituels de ses poèmes d'action. Il a reçu le Grand Prix national de Poésie en 2017. Le Prix Guillaume-Apollinaire lui a été remis le 6 novembre 2017 pour son ouvrage Flamenco.
Site officiel : http://sergepey.fr/

Il suffit

Il suffit de poser les mots
Bord à bord
En suivant le fil à plomb
De l'inspiration
Et le mur de la poésie se construit
Enjambement de briques
Ciment symétrique
La truelle rattrape
La rime qui dérape
Lisse l'adverbe rebelle
Et l'épithète qui fait la belle
Le poète est un maçon
Qui du mot fait une maison
Ouverte dans tous les sens
Et à tous les visiteurs du bonheur

 

Joël Sadeler (1938-2000)
Poète français qui a donné son nom au prix Joël Sadeler récompensant chaque année depuis 2001 un recueil de poésie destiné à la jeunesse. Il a été enseignant dans un collège sarthois et animateur en poésie. Amoureux des mots, des sons et des images, il rend sa poésie, parfois grave mais souvent drôle, accessible à un jeune public.
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Cet amour

Cet amour  
Si violent  
Si fragile  
Si tendre  
Si désespéré  
Cet amour  
Beau comme le jour  
Et mauvais comme le temps  
Quand le temps est mauvais  
Cet amour si vrai   
Cet amour si beau  
Si heureux  
Si joyeux  
Et si dérisoire  
Tremblant de peur comme un enfant dans le noir  
Et si sûr de lui  
Comme un homme tranquille au milieu de la nuit  
Cet amour qui faisait peur aux autres  
Qui les faisait parler  
Qui les faisait blémir 
Cet amour guetté 
Parce que nous le guettions 
Traqué blessé piétiné achevé nié oublié 
Parce que nous l'avons traqué blessé piétiné achevé nié oublié 
Cet amour tout entier 
Si vivant encore 
Et tout ensoleillé 
C'est le tien 
C'est le mien 
Celui qui a été 
Cette chose toujours nouvelles 
Et qui n'a pas changé 
Aussi vraie qu'une plante 
Aussi tremblante qu'un oiseau 
Aussi chaude aussi vivante que l'été 
Nous pouvons tous les deux 
Aller et revenir 
Nous pouvons oublier 
Et puis nous rendormir 
Nous réveiller souffrir vieillir 
Nous endormir encore 
Rêver à la mort 
Nous éveiller sourire et rire 
Et rajeunir 
Notre amour reste là 
Têtu comme une bourrique 
Vivant comme le désir 
Cruel comme la mémoire 
Bête comme les regrets 
Tendre comme le souvenir 
Froid comme le marbre 
Beau comme le jour 
Fragile comme un enfant 
Il nous regarde en souriant 
Et il nous parle sans rien dire 
Et moi j'écoute en tremblant 
Et je crie 
Je crie pour toi 
Je crie pour moi 
Je te supplie 
Pour toi pour moi et pour tous ceux qui s'aiment 
Et qui se sont aimés 
Oui je lui crie 
Pour toi pour moi et pour tous les autres 
Que je ne connais pas 
Reste là 
Là où tu es 
Là où tu étais autrefois 
Reste là 
Ne bouge pas 
Ne t'en va pas 
Nous qui sommes aimés 
Nous t'avons oublié 
Toi ne nous oublie pas 
Nous n'avions que toi sur la terre 
Ne nous laisse pas devenir froids 
Beaucoup plus loin toujours 
Et n'importe où 
Donne-nous signe de vie 
Beaucoup plus tard au coin d'un bois 
Dans la forêt de la mémoire 
Surgis soudain 
Tends-nous la main 
Et sauve-nous.

Jacques Prévert (1900-1977)
Poète, scénariste, parolier et artiste français, Jacques Prévert devient un poète populaire grâce à son langage familier et à ses jeux sur les mots. Ses poèmes sont célèbres dans le monde francophone et appris dans les écoles françaises.
Sa biographie : http://xtream.online.fr/

Il me reste un pays

Il me reste un pays à te dire
Il me reste un pays à nommer

Il est au tréfonds de toi
N’a ni président ni roi
Il ressemble au pays même
Que je cherche au coeur de moi

Voilà le pays que j’aime

Il me reste un pays à prédire
Il me reste un pays à semer

Vaste et beau comme la mer
Avant d’être découvert
Puis ne tient pas plus de place
Qu’un brin d’herbe sous l’hiver
Voilà mon jeu et ma chasse

Il te reste un pays à connaître
Il te reste un pays à donner

C’est un pont que je construis
De ma nuit jusqu’à ta nuit
Pour traverser la rivière
Froide, obscure, de l’ennui
Voilà le pays à faire

Il me reste un nuage à poursuivre
Il me reste une vague à dompter

Homme, un jour tu sonneras
Cloches de ce pays-là
Sonnez, femmes, joies et cuivres
C’est notre premier repas
Voilà le pays à vivre

Il nous reste un pays à surprendre
Il nous reste un pays à manger

Tous ces pays rassemblés
Feront l’homme champ de blé
Chacun sème sa seconde
Sous l’amour qu’il faut peler
Voilà le pays du monde

Il nous reste un pays à comprendre
Il nous reste un pays à changer

 

Gilles Vigneault
Né le 27 octobre 1928 à Natashquan au Québec, Gilles Vigneault est un poète, auteur de contes et de chansons, auteur-compositeur-interprète québécois. Ardent défenseur de la langue française, c'est un auteur prolifique (plus de 400 poèmes) dont les chansons représentent quelque quarante albums édités. Ses écrits parlent abondamment des gens et de Natashquan, qui a eu, en 1996, la particularité d''être inaccessible par la route, dépendant ainsi des transports maritimes.
Site officiel :
http://gillesvigneault.com/
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soleil

Le soleil rouge

Le soleil rouge nous regarde
Nous regardent les oiseaux
Sur les plages du sommeil

La vague blanche nous regarde
Nous regardent les enfants
Aux terrasses de l’été

La lune bleue nous regarde
Nous regardent les roseaux
Sur les berges du réveil

Le poisson de jais nous regarde
Nous regardent les hiboux
Sous les greniers de la nuit

Les grands arbres nous regardent
Nous regarde le ciel noir
Sur les étangs apaisés

Le sable-feu nous regarde
Nous regardent les cyprès
Sur les collines du vent

Je te regarde tu me regardes
Nous sommes regardés.

Frédéric-Jacques Temple 
Né le 18 août 1921 à Montpellier, Frédéric-Jacques Temple est un écrivain et poète français.Très diverse dans sa forte unité, son œuvre comprend des poèmes (recueillis en 1989 dans une Anthologie personnelle), des romans, des récits de voyage et des essais.
Son blog :
https://lesuniversdetemple.wordpress.com/   Sa vie, son oeuvre sur Wikipédia

En marchant vers le mont Tremblant

A Gaston Miron

Je suis lac, je mélèze,
je raquette, je harfange,
je portage, j’épinette,
je boucane, je castore,
je saumone, je traineaude,
j’omble, je truite, j’ourse,
j’orignale, je mirone,
je hurone, je rondine,
j’érablise, je québèque,

le cœur en fête, je marche :
là est le Sud, aussi.

 

Frédéric-Jacques Temple 
Né le 18 août 1921 à Montpellier, Frédéric-Jacques Temple est un écrivain et poète français.Très diverse dans sa forte unité, son œuvre comprend des poèmes (recueillis en 1989 dans une Anthologie personnelle), des romans, des récits de voyage et des essais.
Son blog :
https://lesuniversdetemple.wordpress.com/  
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Negro Spiritual

Nous sommes la nuit des faces noires

en marche vers la lumière

la nuit des faces noires

qui montent vers l’aurore

Nous sommes les affamés

du soleil de la liberté.

Nous tendons nos mains enchaînées

vers la levée des roses

Nous tendons nos mains couleur de lune

vers le paradis des roses

nos mains de nègres

vers la saignée de l’espoir.

Nous cernons le bonheur des hommes

qui se sont emparés du soleil

Nous cernons le bonheur lumineux des hommes

dont la liberté nous néglige.

Nous voulons goûter au bonheur

de la lumière des hommes dans la joie

Nous voulons marcher dans la lumière

des hommes lumineux de joie

Et que soit oubliée la nuit de nos visages.

Nous voulons que la nuit de nos coeurs

se dissipe

et que devienne lumineux

notre corps

Nous voulons que s’illumine dans la joie

notre corps de douleur

Notre corps semblable au vôtre

 

Pierre Béarn (1902-2004)
Né à Bucarest en Roumanie, Pierre Béarn, de son vrai nom Louis-Gabriel Besnard, est un homme de lettres français. Poète, romancier, fabuliste (360 fables à son actif), journaliste, auteur de récits de voyages, critique gastronomique et littéraire, il a vécu une vie assez aventureuse avant de se fixer à Paris comme libraire. Il invente l'expression "Métro-boulot-dodo" en 1968 qui deviendra l'un des slogans de Mai 68. Fin mai 2004, quelques mois avant sa mort, il se marie à 101 ans, avec Brigitte Egger. Il meurt à l'âge de 102 ans.
Site consacré à Pierre Béarn :
http://pierrebearn.free.fr/
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Les cheveux

Simone, il y a un grand mystère
Dans la forêt de tes cheveux.

Tu sens le foin, tu sens la pierre
Où des bêtes se sont posées ;
Tu sens le cuir, tu sens le blé,
Quand il vient d’être vanné ;
Tu sens le bois, tu sens le pain
Qu’on apporte le matin ;
Tu sens les fleurs qui ont poussé
Le long d’un mur abandonné ;
Tu sens la ronce, tu sens le lierre
Qui a été lavé par la pluie ;
Tu sens le jonc et la fougère
Qu’on fauche à la tombée de la nuit ;
Tu sens la ronce, tu sens la mousse,
Tu sens l’herbe mourante et rousse
Qui s’égrène à l’ombre des haies ;
Tu sens l’ortie et le genêt,
Tu sens le trèfle, tu sens le lait ;
Tu sens le fenouil et l’anis ;
Tu sens les noix, tu sens les fruits
Qui sont bien mûrs et que l’on cueille ;
Tu sens le saule et le tilleul
Quand ils ont des fleurs plein les feuilles ;
Tu sens le miel, tu sens la vie
Qui se promène dans les prairies ;
Tu sens la terre et la rivière ;
Tu sens l’amour, tu sens le feu.

Simone, il y a un grand mystère
Dans la forêt de tes cheveux.

Remy de Gourmont (1858-1915)
Remy de Gourmont est un écrivain français, à la fois romancier, journaliste et critique d'art, proche des symbolistes.
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Turner
"Le soleil est Dieu"

Au fond des grands navires
Une colonne de lumière s’allume
Coupe la toile de la brume
Tempêtieuse qui chavire

Le regard s’attarde
Égard sur la vague
Qui lèche l’espoir
De revenir sur terre

Une palette chaude colorée
Au creux de sa paume
Vient s’étaler sur la jute
Qui force l’ouverture de l’œil

Le brouillard pétrifie l’air
Et recouvre le tissu
En angoissantes voûtes gelées
L’espace qu’on a cru croître
À la mesure du sillage
Sombre au bout du pinceau

 

Robert Tirvaudey
Robert Tirvaudey est né en 1959 et vit à Paris. Professeur de philosophie, il s'attache à la frontière labile entre philosophie et poésie.

Les écoliers

Sur la route couleur de sable
En capuchon noir et pointu,
Le « moyen », le « bon », le « passable »
Vont, à galoches que veux-tu
Vers leur école intarissable.

Ils ont dans leur plumier des gommes
Et des hannetons du matin,
Dans leurs poches, du pain, des pommes,
Des billes, ô précieux butin
Gagné sur d’autres petits hommes.

Ils ont la ruse et la paresse
— Mais l’innocence et la fraîcheur
Près d’eux les filles ont des tresses
Et des veux bleus couleur de fleur
Et de vraies fleurs pour la maîtresse.

Puis, les voilà tous à s’asseoir
Dans l’école crépie de lune,
On les enferme jusqu’au soir
Jusqu’à ce qu’il leur pousse plume
Pour s’envoler. Après, bonsoir !

Ça vous fait des gars de charrue
Qui fument, boivent le gros vin,
Puis des ménagères bourrues
Dosant le beurre et le levain.
Billevesées, coquecigrues,
Ils vous auront connues en vain
Dans leurs enfances disparues !

 

Maurice Fombeure (1906-1981)
Issu d'une famille d'agriculteurs du Poitou, Maurice Fombeure a été professeur de lettres et a publié son premier recueil en 1930. Très attaché à sa région natale, il a été très actif dans les milieux littéraires de la capitale, et obtient le grand prix de poésie de la ville de Paris en 1958.
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Chanson

Quand il est entré dans mon logis clos,
J’ourlais un drap lourd près de la fenêtre,
L’hiver dans les doigts, l’ombre sur le dos…
Sais-je depuis quand j’étais là sans être ?

Et je cousais, je cousais, je cousais…
- Mon cœur, qu’est-ce que tu faisais ?

Il m’a demandé des outils à nous.
Mes pieds ont couru, si vifs, dans la salle,
Qu’ils semblaient, – si gais, si légers, si doux, -
Deux petits oiseaux caressant la dalle.

De-ci, de-là, j’allais, j’allais, j’allais…
- Mon cœur, qu’est-ce que tu voulais ?

Il m’a demandé du beurre, du pain,
- Ma main en l’ouvrant caressait la huche –
Du cidre nouveau, j’allais et ma main
Caressait les bols, la table, la cruche.

Deux fois, dix fois, vingt fois je les touchais…
- Mon cœur, qu’est-ce que tu cherchais ?

Il m’a fait sur tout trente-six pourquoi.
J’ai parlé de tout, des poules, des chèvres,
Du froid et du chaud, des gens, et ma voix
En sortant de moi caressait mes lèvres…

Et je causais, je causais, je causais…
- Mon cœur, qu’est-ce que tu disais ?

Quand il est parti, pour finir l’ourlet
Que j’avais laissé, je me suis assise…
L’aiguille chantait, l’aiguille volait,
Mes doigts caressaient notre toile bise…

Et je cousais, je cousais, je cousais…
- Mon cœur, qu’est-ce que tu faisais ?

 

Marie Noël (1883-1967)
De son vrai nom Marie Rouget, Marie Noël est une poétesse et écrivaine française. Femme passionnée et tourmentée, elle n’est souvent connue que pour ses œuvres de « chanson traditionnelle », au détriment de ses écrits plus sombres, dont la valeur littéraire et la portée émotive sont pourtant bien plus fortes. 
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Mon bel amour

Mon bel amour navigateur
mains ouvertes sur les songes
tu sais la carte de mon coeur
les jeux qui te prolongent
et la lumière chantée de ton âme

qui ne devine ensemble
tout le silence les yeux poreux
ce qu'il nous faut traverser le pied secret
ce qu'il nous faut écouter
l'oreille comme un coquillage
dans quel pays du son bleu
amour émoi dans l'octave du don

sur la jetée de la nuit
je saurai ma présence
d'un voeu à l'azur ton mystère
déchiré d'un espace rouge-gorge

 

Gaston Miron (1928-1996)
Poète et éditeur québécois, Gaston Miron est considéré comme un éminent poète national du Québec.
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Matin d'octobre

C'est l'heure exquise et matinale
Que rougit un soleil soudain. 
A travers la brume automnale 
Tombent les feuilles du jardin.

Leur chute est lente. Ou peut les suivre 
Du regard en reconnaissant
Le chêne à sa feuille de cuivre, 
L'érable à sa feuille de sang.

Les dernières, les plus rouillées, 
Tombent des branches dépouillées : 
Mais ce n'est pas l'hiver encor.

Une blonde lumière arrose 
La nature, et, dans l'air tout rose,
On croirait qu'il neige de l'or.

 

François Coppée (1842-1908)
Autres textes :
Rythme des vagues
La cueillette des cerises

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Ainsi soit elle

Oui, nous ferons la croix ensemble,
Et je te clouerai sur le lit
Et je mêlerai mes membres
Aux tiens, ma petite amie.

Oui, cela ferons ensemble
Et je te prendrai la main
Comme à l’enfant pour descendre
Dans le ravin.

Nous jouirons de nous surprendre
Ainsi liés, oui, c’est promis,
Et caresserons nos cendres,
Avec mépris.

Nous regarderons en face
Nos deux pauvres corps meurtris
Sans y voir malice, et fasse
Que le bon Dieu n’y soit. Ainsi

Nous pourrons tous deux survivre
A cet enfer et paradis
Ainsi nous mourrons, et vive
Après l’hiver, l’âpre fruit.

Car il faut que tout finisse
En splendeur, chemise ou non
Ah! que le jour serait triste
Sans la nuit qui dit son nom.

Le plaisir veut qu’on y pense
Un rien de plus qu’il ne vaut
Que la bête en nous dépense
Son crescendo.

A l’amour rendons les armes,
Il nous dérange si peu !
Sois tel un soldat. Les larmes
Ne sont rien qu’un coup de feu

Qu’à personne l’on destine
Sans savoir pourquoi, comment,
Dresse ton corps et calcine
Ton sempiternel tourment.

Laisse-toi souffrir, ma belle,
Moi je laisse aller mon coeur.
Ainsi le navire appelle
L’ancre. Ainsi l’âme soeur, ma soeur.

Georges Perros (1923-1978)
Georges Perros (de son vrai nom Georges Poulot), est un écrivain et comédien français. Il étudie l'art dramatique de 1939 à 1946. Engagé à la Comédie-Française, il renonce pourtant au métier de comédien en 1950, devient alors lecteur au TNP de Jean Vilar, puis pour le compte des Éditions Gallimard, où il se lie d'amitié avec les principaux membres de la NRF. Retiré en Bretagne, à Douarnenez dès 1959, il est mort d'un cancer du larynx le 24 janvier 1978 à Paris.
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La nuit n'est jamais complète

La nuit n’est jamais complète.
Il y a toujours, puisque je le dis,
Puisque je l’affirme,
Au bout du chagrin
Une fenêtre ouverte, une fenêtre éclairée

Il y a toujours un rêve qui veille,
Désir à combler, Faim à satisfaire,
Un cœur généreux,
Une main tendue, une main ouverte,
Des yeux attentifs,
Une vie, la vie à se partager.

La nuit n’est jamais complète.

Paul Eluard (1895-1952)
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Extraits du recueil "Cicatrice de l'Avant-jour"

Dans la chambre
fermée à clé
la nuit cogne
contre les meubles
tu ne l’entends pas
contre toi elle se glisse
dans les draps froids
elle se glisse et se faufile
entre tes cuisses
elle a la douceur de l’éclair
et le visage de l’oubli
tu voudrais la saisir
son odeur te poursuit
t’enveloppe d’insomnie
jusqu’à l’aube

*****

Rideaux d’acier
baissés – la respiration
suspendue
aux cris funestes
des sirènes
où es-tu mon amour
la nuit tisse sa toile
longe les murs
s’attarde aux reflets
troués des vitrines –
un visage d’ange
regarde le ciel
pétrifié

 

Lydia Padellec
Née en 1976 à Paris, Lydia Padellec est poète, haïjin, plasticienne. Passionnée par les livres d’artistes, elle a créé en 2010 les éditions de la Lune Bleue consacrées aux poètes et artistes contemporains. Publiée dans plusieurs revues (Poésie/première, N4728, Incertain regard, Terre à ciel, Cairns, Mouvances…) et anthologies en France et à l’étranger. Elle a publié une dizaine de recueils.
Cicatrice de l'Avant-jour est né du bouleversement provoqué par les événements tragiques de novembre 2015 à Paris.
Découvrir son blog :
http://surlatraceduvent.blogspot.com/

Les pommes respirent

Ne laissez pas l’amour s’échapper de ses pommes.
Ce sont des fruits mordus, sucrés, puis oubliés.
On trouve dans l’herbage ce qui reste d’un homme ;
pulpes mortes et fraîches, chair qui perdit son nacré.

Le pommier a fleuri dans le gel d’hiver ;
ses pétales ont été emportés au loin par un vent sec.
L’écorce s’est fendue, la mousse est sa misère ;
une roue a écrasé ses pépins, la neige les enterre.

L’amour charnu bouge dans le vent froid,
pomme jaunie par les soucis :
c’est un nomade abandonné sans être en vie,
quel amant a choisi d’être un dieu sans carquois ?

Amour rouge et rond telle une pomme douce,
on retrouve des traces de dents sur la peau neuve.
Est-ce un baiser perdu dont la sève s’abreuve ?
On oublie le pas discret d’une saison trop rousse.

Amour, quoi de plus secret, perdu, abandonné,
la guêpe a mordu son cœur qui fut le tien.
Tu roules sur le chemin avec les chiens,
tu te laisses enfermer dans un blanc compotier.

Amour comestible dont le jus fait du bien.

 

Jean Cayrol (1911-2005)
Poète, romancier, essayiste, éditeur et résistant français. L'écriture de Cayrol, dominée par la figure de Lazare, revenu d'entre les morts, représentation du retour de l'univers concentrationnaire, s'est toujours située dans une modernité radicale, avant même l'émergence du « nouveau roman ». Les personnages sont passifs et anonymes face à un monde dépourvu de sens, dans un espace détaché de la conception narrative classique.
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Nuit et brouillard

Ils étaient vingt et cent, ils étaient des milliers
Nus et maigres, tremblants, dans ces wagons plombés
Qui déchiraient la nuit de leurs ongles battants
Ils étaient des milliers, ils étaient vingt et cent

Ils se croyaient des hommes, n'étaient plus que des nombres
Depuis longtemps leurs dés avaient été jetés
Dès que la main retombe, il ne reste qu'une ombre
Ils ne devaient jamais plus revoir un été

La fuite monotone et sans hâte du temps
Survivre encore un jour, une heure, obstinément
Combien de tours de roues, d'arrêts et de départs
Qui n'en finissent pas de distiller l'espoir

Ils s'appelaient Jean-Pierre, Natacha ou Samuel
Certains priaient Jésus, Jéhovah ou Vishnou
D'autres ne priaient pas, mais qu'importe le ciel
Ils voulaient simplement ne plus vivre à genoux

Ils n'arrivaient pas tous à la fin du voyage
Ceux qui sont revenus peuvent-ils être heureux
Ils essaient d'oublier, étonnés qu'à leur âge
Les veines de leurs bras soient devenues si bleues

Les Allemands guettaient du haut des miradors
La lune se taisait comme vous vous taisiez
En regardant au loin, en regardant dehors
Votre chair était tendre à leurs chiens policiers

On me dit à présent que ces mots n'ont plus cours
Qu'il vaut mieux ne chanter que des chansons d'amour
Que le sang sèche vite en entrant dans l'histoire
Et qu'il ne sert à rien de prendre une guitare

Mais qui donc est de taille à pouvoir m'arrêter
L'ombre s'est faite humaine, aujourd'hui c'est l'été
Je twisterais les mots s'il fallait les twister
Pour qu'un jour les enfants sachent qui vous étiez

Vous étiez vingt et cent, vous étiez des milliers
Nus et maigres, tremblants, dans ces wagons plombés
Qui déchiriez la nuit de vos ongles battants
Vous étiez des milliers, vous étiez vingt et cent

Jean Ferrat (1930-2010)
Jean Tenenbaum, dit Jean Ferrat, est un auteur-compositeur-interprète français. Auteur de chansons à texte, il alterne durant sa carrière chansons sentimentales, chansons poétiques et chansons engagées et a souvent maille à partir avec la censure. Reconnu pour son talent de mélodiste, il met en musique et popularise nombre de poèmes de Louis Aragon avec l'approbation de celui-ci.
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Le vin des amants

Aujourd’hui l’espace est splendide !
Sans mors, sans éperons, sans bride,
Partons à cheval sur le vin
Pour un ciel féerique et divin !

Comme deux anges que torture
Une implacable calenture,
Dans le bleu cristal du matin
Suivons le mirage lointain !

Mollement balancés sur l’aile
Du tourbillon intelligent,
Dans un délire parallèle,

Ma soeur, côte à côte nageant,
Nous fuirons sans repos ni trêves
Vers le paradis de mes rêves !

Charles Baudelaire (1821-1867)
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Un poème

Un poème pour la terre
et le blé surgira
comme l’oiseau.

Un poème pour l’arbre,
et la feuille dira
le chant des sèves.

Un poème pour l’eau,
et la lumière
se peuplera de sources.

Un poème pour le chemin,
et le nuage nous apprendra
où se cachent les rêves.

Un poème pour le silence
et le vieux temps des fables
chaussera ses sabots
puisque tout sera dit

Christian Da Silva (1937-1994)
Christian Da Silva est un poète, diseur, chanteur, homme de scène, l'un des principaux promoteurs de l'introduction de la poésie contemporaine dans le milieu scolaire. Il fonde et anime la revue Verticales 12 et y publie ses premiers poèmes en 1968 ainsi qu'aux éditions Encres vives avec Cendres sera mon aube. Il a obtenu le Prix Malrieu en 1990. 

L'algue

Elle qui sait danser

Dit à la mer

Que sa vague est trop forte.

 

Elle qui vient des sables

Porte en mémoire

Des chateaux très anciens.

 

Elle, la nuit

Renait les étoiles

Et les caresse de ses doigts.

 

Aile devient

Sa longue main d'eau verte

Et fait oiseau

Le poisson bleu des fonds.

 

Elle qui sait danser

s'arrachera aux sables

Pour s'enivrer d'écume

Et mourir au matin. 

Christian Da Silva (1937-1994)
Christian Da Silva est un poète, diseur, chanteur, homme de scène, l'un des principaux promoteurs de l'introduction de la poésie contemporaine dans le milieu scolaire. Il fonde et anime la revue Verticales 12 et y publie ses premiers poèmes en 1968 ainsi qu'aux éditions Encres vives avec Cendres sera mon aube. Il a obtenu le Prix Malrieu en 1990. 

Neige

Neige dehors neige dedans
neige lente sur les frissons
neige noire à crever les yeux
pas un humain qui vous réponde
il doit leur neiger sur la voix
est-ce que tout le monde est mort
est-ce que je suis le dernier vivant
enfoui sous quelques flocons de rien
(posant le rien tout autour je veux dire)
corrompu jusqu’à l’os par le deuil et le froid
car il neige à n’en plus finir
de plein fouet sur le chagrin
comme autrefois doucement sans pardon
neige légère à serrer le cœur
neige lourde à tuer le temps
c’est bien l’éternité comme prévu
qui précipite exactement sur moi
c’est tout simple il ne fallait pas naître


Ludovic Janvier (1934-2016)
D'ascendance haïtienne, Ludovic Janvier est un romancier, essayiste, nouvelliste et poète français. Il est le petit-fils de l'écrivain et homme politique haïtien Louis-Joseph Janvier.
Sa vie, son oeuvre sur Wikipédia

Oraison du soir

Je vis assis, tel qu’un ange aux mains d’un barbier,
Empoignant une chope à fortes cannelures,
L’hypogastre et le col cambrés, une Gambier
Aux dents, sous l’air gonflé d’impalpables voilures.

Tels que les excréments chauds d’un vieux colombier,
Mille rêves en moi font de douces brûlures ;
Puis par instants mon cœur triste est comme un aubier
Qu’ensanglante l’or jaune et sombre des coulures.

Puis quand j’ai ravalé mes rêves avec soin,
Je me tourne, ayant bu trente ou quarante chopes,
Et me recueille pour lâcher l’âcre besoin.

Doux comme le Seigneur du cèdre et des hysopes,
Je pisse vers les cieux bruns, très haut et très loin,
Avec l’assentiment des grands héliotropes.


Arthur Rimbaud (1854-1891)
Sa vie, son oeuvre sur Wikipédia 

Matin d'hiver

La brume conservait un goût de rêve étrange,
Déliant la candeur des secrets de la nuit,
Elle mêlait ainsi le soleil et l’ennui
Sous le voile infini de son aile d’archange ;

Déliant la candeur des secrets de la nuit
La neige regardait l’étoile ou le nuage,
Pâle comme un soupir, triste comme un naufrage,
Elle mêlait ainsi le soleil et l’ennui ;

La neige regardait l’étoile ou le nuage
Lorsque je m’éveillai dans le petit matin
Bercée par la douceur d’un rayon de satin…
Pâle comme un soupir, triste comme un naufrage.

 

Isabelle Callis-Sabot
Née à Montpellier en 1958. Après des études d’ergothérapie, elle se consacre à l’écriture. D’abord poète, elle commence par publier quelques recueils, avant de se tourner vers le roman. Le Bugey, où elle est venue s’installer, devient la source de son inspiration, par la richesse de son histoire et la beauté de ses paysages. En 2009, elle quitte son pays d’adoption et choisit de vivre dans le Sud de la France. Un retour aux origines, un choix déterminé, un endroit où elle puisera le thème de ses futurs ouvrages.
Site officiel :
http://www.isabelle-callis-sabot.net/

La paix disent-elles
La guerre font-ils

Nous avions maquillé nos yeux pour contempler le ciel
Et rougi nos lèvres de grenades pour embrasser la terre
Nous avions arrondi nos ventres pour honorer le monde

Les oiseaux se sont tus
Ô silence des déserts rendus plus arides 
Sous l'acharnement des chars
Que reste-t-il sous la cendre ?
Nous cherchons les chemins, les champs 
Dévastés par les bottes

Nos yeux sont cernés de deuil, nos jardins de décombres

Nos sexes ont été fouaillés au nom des frontières 
Nos bouches souillées
Nos ventres ont accouché d'enfants traîtres

Ô paix abandonnée aux ronces
Mariée couronnée de la fleur d'oranger
Laissée blanche dans un cortège funèbre
Nous demeurons tes filles d'honneur
Et 
Nos voix continuent d'élever leurs chants au milieu des salves
Nos pieds continuent de fouler la terre gorgée de sang

Nous nous vêtirons à nouveau pour les noces 
Nous nous parfumerons à nouveau de jasmin
Nos maisons s'ouvriront à nouveau au voyageur

L'écho de nos incantations poursuivra notre légende

 

Ghyslaine Leloup
Née en février 1956, Ghislaine Leloup a passé son enfance en Normandie, en contact permanent avec la nature et la mer. Études de Littérature française et comparée. Travaille dans le secteur artistique, notamment dans les domaines de la musique et des arts visuels. 1er recueil de poésie publié en 1999.

Pour l'exemple

pas de clairon
ni de couronne
juste une chanson
celle de Craonne

pour les mutins
d’la der des ders
pour le trop-plein
de leurs colères

chemins des drames
bout du rouleau
poser les armes
l’assaut de trop

jours sans soleils
il fait si froid
même nos sommeils
portent leurs croix

tombe la sentence
du déshonneur
morts pour l’offense
au champ d’horreur

alors adieux
frères de combat
quel douloureux
jour ce trépas

c’est en soldats
que nous mourons
ne laissez pas
salir nos noms

même sans clairon
même sans couronne
reste une chanson
celle de Craonne

Dessin de Jean Droit - Les boues de la Somme
dessins1418.fr


Didier Venturini
Auteur, compositeur, interprète et aussi poète, né à Chambéry en 1959. A publié 2 CD "Orange brûlée" en 2007 et "Dernière Fable" en 2010.
Site officiel : http://www.didierventurini.com/

14-18 Folie meurtrière

14-18
C’était la grande guerre
Ils ont vécu l’enfer
C’était la grande guerre
La folie meurtrière
Par un beau jour d’été
Sous un ciel bleu d’azur
Le clairon a sonné
Pour la grande aventure
Ils partirent faire la guerre
Au nom de la patrie
Ils étaient jeunes et fiers
Et la fleur au fusil
Mais du chemin des dames
Au fort de Douaumont
Ils ont perdu leur âme
Sous le feu des canons
Avec la peur au ventre
Ils chantaient la Madelon
En plein mois de décembre
Quand ils montaient au front
Ils tombaient un à un
Fauchés par la mitraille
De la Marne à Verdun
Au coeur de la bataille
Partout des trous de bombes
Partout des trous d'obus
Comme la fin d'un monde
Qui leur tombait dessus
Ils ont pleuré de joie
Le jour de l’armistice
Quand enfin arriva
La fin de leur supplice
Après un grand silence
Les cloches de la paix
Dans le ciel de France
Se mirent à sonner
14-18
C’était la grande guerre
C’était la der des ders
Mais cette grande guerre
Ne fut pas la dernière

Dessin de François Flameng- Sur la route de Verdun
dessins1418.fr


Jacques-Hubert Frougier

Les larmes se ressemblent

Dans le ciel gris des anges de faïence
Dans le ciel gris des sanglots étouffés
Il me souvient de ces jours de Mayence
Dans le Rhin noir pleuraient des filles-fées
On trouvait parfois au fond des ruelles
Un soldat tué d’un coup de couteau
On trouvait parfois cette paix cruelle
Malgré le jeune vin blanc des coteaux
J’ai bu l’alcool transparent des cerises
J’ai bu les serments échangés tout bas
Qu’ils étaient beaux les palais les églises
J’avais vingt ans
Je ne comprenais pas
Qu’est-ce que je savais de la défaite
Quand ton pays est amour défendu
Quand il te faut la voix des faux-prophètes
Pour redonner vie à l’espoir perdu
Il me souvient de chansons qui m’émurent
Il me souvient des signes à la craie
Qu’on découvrait au matin sur les murs
Sans en pouvoir déchiffrer les secrets
Qui peut dire où la mémoire commence
Qui peut dire où le temps présent finit
Où le passé rejoindra la romance
Où le malheur n’est qu’un papier jauni
Comme l’enfant surprit parmi ses rêves
Les regards bleus des vaincus sont gênants
Le pas des pelotons à la relève
Faisait frémir le silence rhénan

Dessin de Jean Lefort - Retour des tranchées
dessins1418.fr


Louis Aragon (1897-1982)
Autres textes :
Que serais-je sans toi ?
Les mains d'Elsa

Site : http://www.maison-triolet-aragon.com/

Ta Katy t'a quitté

Ce soir au bar de la gare
Igor hagard est noir
Il n'arrête guère de boire
Car sa Katia, sa jolie Katia

Vient de le quitter
Sa Katie l'a quitté
Il a fait chou-blanc
Ce grand-duc avec ses trucs

Ses astuces, ses ruses de Russe blanc
Ma tactique était toc
Dit Igor qui s'endort
Ivre mort au comptoir du bar

Un Russe blanc qui est noir
Quel bizarre hasard ! Se marrent
Les fêtards paillards du bar
Car encore Igor y dort

Mais près d'son oreille
Merveille! Un réveil vermeil
Lui prodigue des conseils
Pendant son sommeil

Tic-tac tic-tac
Ta Katie t'a quitté
Tic-tac tic-tac
Ta Katie t'a quitté
Tic-tac tic-tac
T'es cocu, qu'attends-tu ?

Cuite-toi, t'es cocu
T'as qu'à, t'as qu'à t' cuiter
Et quitter ton quartier
Ta Katie t'a quitté
Ta tactique était toc
Ta tactique était toc

Ta Katie t'a quitté
Ote ta toque et troque
Ton tricot tout crotté
Et ta croûte au couteau
Qu'on t'a tant attaqué

Contre un tacot coté
Quatre écus tout comptés
Et quitte ton quartier
Ta Katie t'a quitté
Ta Katie t'a quitté
Ta Katie t'a quitté
Ta Katie t'a quitté

Tout à côté
Des catins décaties
Taquinaient un cocker coquin
Et d'étiques coquettes
Tout en tricotant
Caquetaient et discutaient et critiquaient

Un comte toqué
Qui comptait en tiquant
Tout un tas de tickets de quai
Quand tout à coup
Tic-tac-tic driing !

Au matin quel réveil
Mâtin quel réveille-matin<
S'écrie le Russe, blanc de peur
Pour une sonnerie
C'est une belle sonnerie !

 

Boby Lapointe (1922-1972)
Auteur-interprète et acteur français né et mort à Pézenas, il est surtout connu pour ses textes semés de calembours, de contrepèteries et d'allitérations.
Sa biographie sur Wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Boby_Lapointe
Association des Amis de Boby Lapointe :
http://www.bobylapointe.fr/

L'avion

L'avion, au fond du ciel clair,
Se promène dans les étoiles
Tout comme les barques à voiles
Vont sur la mer.

C'est un moulin des anciens âges
Qui soudain a quitté le sol
A pris son vol.

Les oiseaux ont peur de ses ailes,
Mais les enfants le trouvent beau,
Ce grand cerf-volant sans ficelles
Qui va si haut.

Moi, plus tard, en aéroplane
Plus hardi que les plus hardis,
Je compte bien aller, sans peine
Au paradis.


Lucie Delarue-Mardrus (1874-1945)
Poétesse, romancière, journaliste, historienne, sculptrice et dessinatrice, Lucie Delarue-Mardrus fut une artiste complète aux dons multiples, d'une curiosité insatiable et d'une capacité de travail impressionnante.
Autre texte :
Si tu viens
Biographie complète :
Association des Amis de Lucie Delarue-Mardrus

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