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Le Monde de Poetika
Revue de poésie en ligne
N° ISSN : 2802-1797

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Posté le 20/01/2023 - Thème : Tristesse

Berceuse

Fais ton lit et couche-toi
et regarde par la fenêtre
comment grandissent au-dehors
le printemps et la tristesse
le ciel n’est qu’un immense
chagrin bleu
et les arbres éclatent de sanglots
à chaque éclosion de fleurs.
Toi, ne pleure pas, enlève tes habits
enlève ta vie,
élance-toi nue, et réjouis-toi
d’être seule
dans le printemps
dans le ciel dans les arbres
dans la lumière
réjouis-toi de ne pas te lever
plus parler, plus répondre
plus marcher.
Ne pense pas au froid ne bouge pas
sur ton corps blanc
le soleil descendra
quand les maisons d’en face
seront démolies
et aussi les cheminées et
les antennes de la télévision

Extrait du recueil Clous, Editions Zoë, 2016


© Agota KRISTOF


pAgota Kristof
(1935-2011)
Ecrivaine, poétesse, romancière et dramaturge suisse, Agota Kristof est née en Hongrie. Elle a écrit la plus grande partie de son oeuvre en français qui est sa langue d'adoption. A l'âge de 21 ans, fuyant son pays avec sa fille et son mari, elle s'installe en Suisse et travaille tout d'abord dans une usine, avant de devenir écrivain. Dramaturge à ses débuts, elle va connaître un grand succès avec sa trilogie, parue au Seuil, racontant l'histoire de jumeaux, traduite dans de nombreuses langues.
Sa biographie sur Wikipédia

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Posté le 20/01/2023 - Thème : Mort

Testament

À l’enfant que je n’ai pas eu
mais que d’un homme je reçus
septante fois sept fois et davantage, à l’enfant sage
dont je formai le souffle et le visage
sept fois septante fois, dans un ventre pareil
au mien, par des nuits rouges de soleil,
par des jours cristallins d’aurore boréale,
à l’enfant dont je porte en moi les initiales
secrètes, ainsi que ton nom, Yahvé,
enfant conçu, toujours inachevé,
qu’on me fait, que je fais, à chaque fois que j’aime,
qui se défait en moi pour donner un poème,
à l’enfant qui ne viendra pas
clore mes yeux, choisir l’ultime drap,
marcher derrière mon poids d’os, de cendres,
me regarder dans la fosse descendre,
à cet enfant je lègue devant Dieu, devant
les hommes et mon chien, devant le jour vivant
(qui n’est que parce que je suis et qui mourra
comme je meurs) je lègue, pour autant que se pourra,
pour autant qu’il en fasse usage en lieu et place
de moi, ses père et mère en un seul être pris,
je lègue tous mes biens de chair, d’esprit,
de temps toujours compté et d’illusoire espace :


le coin de ciel que j’ai scruté en vain,
l’arpent de terre où j’usai mes semelles,
les quatre murs entre quoi je me tins,
les six cloisons qui leur seront jumelles;
l’argent qui m’est entre les doigts filé
— pour le plaisir que j’eus à le répandre —,
le faux savoir qu’on me crut refiler
— pour le bonheur d’aussitôt désapprendre — ;


les jours passés que je n’ai pas vécus,
les jours vécus près desquels suis passée,
le temps mortel à quoi j’ai survécu,
l’heure éternelle et pourtant effacée ;


l’amour jeté dont j’ignorais le prix,
l’amour donné à qui ne sut le rendre,
l’amour offert qu’aussitôt je repris,
l’amour perdu qu’on voit dehors attendre.


À l’enfant que je n’ai pas eu,
que pourtant j’ai, de ma semence
formé, dedans ma chair conçu,
dont chaque étreinte parfait l’existence,
à cet enfant je lègue pour le mieux mais surtout pour
le pire, ce que m’a prêté le jour :


le moi dont à crédit je fais usage
à des taux qui dépassent mes moyens,
dont je n’ai pu choisir ni le visage,
ni le sexe (il faut prendre ce qui vient) :


un cerveau creux dans une tête pleine,
un corps trop mou sur des os trop puissants,
un sang trop vif pour une courte haleine,
un cœur trop doux pour ce furieux sang,


des pieds qui n’ont soulevé que poussière,
des bras surpris d’avoir étreint le vent,
des genoux pris au piège des prières,
des mains restant vides comme devant ;


des yeux fermés sur un côté des choses,
— cette moitié qui fait à tous défaut —,
des yeux ouverts sous leurs paupières closes
et dans le noir voyant plus qu’il n’en faut.


À l’enfant que je n’ai pas eu
je lègue enfin, pour qu’il en tienne
bien compte, pour qu’il s’en souvienne
par contumace, lorsque sera décousu
l’ourlet de mon passage sur l’étoffe ancienne :


les quinze choses que jamais je n’ai pu faire :
courber le front devant plus grand que moi,
marcher sur plus petit, montrer du doigt,
crier avec la foule, ou bien me taire,
reconnaître parmi les Blancs le Noir,
choisir dix justes, nommer un coupable,
trouver telle attitude convenable,
lire un autre que moi dans les miroirs,
conjuguer l’amour à plusieurs personnes,
résister à la tentation, blesser exprès,
rester dans l’indécis, dire Cambronne
au lieu de merde, qui est plus français.

 

Extrait du recueil Tous les chemins mènent à la mer , Editions Les Eperonniers, Bruxelles, 1997


© Liliane WOUTERS


pLiliane Wouters
(1930-2016)
Poétesse, auteure dramatique, traductrice, anthologiste et essayiste belge, Liliane Wouters
a été institutrice de 1949 à 1980. C'est après avoir fait la connaissance d'Albert-André Lheureux et de son Théâtre de l'Esprit Frappeur qu'elle occupera une place méritée au théâtre. Elle a obtenu plusieurs distinctions dont le Prix Apollinaire en 2015.
→ On s'en vient seul
Sa biographie sur Wikipédia

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Posté le 18/01/2023 - Thème : Lieux

Haïti

Sur cette terre sans repos
Indiens exterminés
Africains transplantés
L’horreur recommencée


Sur cette terre sans repos
Disparaissent sans écho
Projets à peine éclos
Menteurs toujours dispos


Sur cette terre sans repos
Gestes et souffle éperdus
Miel et fiel confondus
La vie comme pourfendue


Sur cette terre sans repos
Cousue de cicatrices
Offerte aux sacrifices
La mémoire se hérisse


Dans le scintillement du langage
Avec des mots de sang, d’orage
Sans peur, sans rancœur,  sans tapage
L’homme vif transmet son héritage


Passé sondé sans préjugé
Hauts faits justement célébrés
Génocides, pillages dénoncés
L’histoire jaillit transfigurée

Extrait du recueil La peau et autres poèmes, Editions Seghers, Paris, 2006.


© Jean MÉTELLUS


pJean Métellus
(1937-2014)
Neurologue, poète, essayiste et romandier haïtien, Jean Métellus enseigne en Haïti, puis il émigre en France en 1959, à l'époque de la dictature des Duvalier. Il obtient son doctorat en médecine et se spécialise en neurologie et dans les troubles du langage. Il est surtout connu pour son activité littéraire de poète, romancier et auteur dramatique. Il a remporté de nombreux prix dont celui du
Grand Prix de la Francophonie de l'Académie française en 2010.
→ Association Les amis de Jean Métellus
→ Sa biographie sur Wikipédia

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Posté le 10/01/2023 - Thème : Espoir / Vie

RÊVEiller (*) la vie

J’aimerais voir des portes et des feux naître
Pour accueillir souffrances et errances éreintées
Pour leur offrir en amis pain paix et les réchauffer
Loin des jougs d’injustes impitoyables maîtres

J’aimerais voir les mains ensanglantées
Par tant de nuits dans les froids taudis
Semer sereines des étoiles jusqu’aux rires des épis
Qui seraient partagés pour rêveiller la vie

J’aimerais entendre chanter d’espoir les cœurs épris
D’amour et de liberté pour vaincre les égoïsmes maudits
Pour rallumer les joies noyées dans l’amer oubli

(*) Jeu de mots pour dire la vie entre entre rêve et éveil

© Mokhtar EL AMRAOUI


Mokhtar El Amraoui
(1955-aujourd'hui)
Poète d’expression française né à Mateur, en Tunisie, Mokhtar El Amraoui a enseigné la littérature et la civilisation françaises pendant plus de trois décennies, dans diverses villes de la Tunisie. Il est passionné de poésie depuis son enfance. Il a publié quatre recueils de poésie et plusieurs de ses poèmes ont été publiés sur Internet et en revues-papier.

→ Voir la liste de tous ses textes sur le site
→ Blog de l'auteur

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Posté le 10/01/2023 - Thème : Lieux

Ardèche

Dans des gorges profondes
A l’accent rocailleux
L’Ardèche se complait
En rude paysages et climat doucereux.
Les guerres, les famines
N’ont jamais épargné cette terre ingrate.
Et si de l’Ardéchois on dit
Qu’il est de cœur fidèle
Il lui en a fallu de force et de piété
Pour bâtir les clèdes où il peut maronner
Les murs de pierres sèches
Où s’émancipent encore
Olives et châtaignes
Lapins et sangliers.

 

Les guerres intestines
Les croisades sans fin
Ont décimé ce peuple
Au cœur d’acier trempé
Forgé dans les mines où l’argent affleurait
En engraissant la patte
Des barons et notables aux bourses bien gonflées.
La nature par nature
Est bonne et généreuse
Et entre les castagnes, les gnons et les marrons
L’arbre à pain son emblème
Aux pelouses hérissées
Comme manne céleste
A su fournir aux temps
De guerre et d’infortune
De quoi vivre et survivre
Aux périls engendrés.

 

Aujourd’hui nous fêtons la Castagne
Sans bagarre, ni marrons
Sans torgnole ni gnon.
Un petit verre de rouge
Des châtaignes grillées
Des amis de conserve
Et le tour est joué.

Clède : petit bâtiment servant de séchoir à châtaignes, qu'on rencontre principalement dans les Cévennes.

 

© Claude DUSSERT


pClaude Dussert
(1947-aujourd'hui)
Poète, nouvelliste et pamphlétaire à ses heures, Claude Dussert est diplômé du Conservatoire d’Arts Dramatiques de Grenoble. Cadre commercial, il a créé sa société de communication « CBCD » en 1993 à Lyon. Il vit actuellement en Bourgogne, dans la région de Cluny. Éclectique dans ses lectures, sa passion pour la poésie l’a amené à être membre de nombreuses associations. Il participe activement à plusieurs anthologies de poésie et ouvrages collectifs ainsi qu’à des concours. Il a édité à compte d’auteur cinq recueils de poésie et un recueil de nouvelles. Il a également remporté de nombreux prix de poésie.
Autre texte :
Océan

→ Sa page Facebook

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Posté le 07/01/2023 - Thème : Religion

Pile ou face

Ô, Lune traîtresse, prouve la vérité !
Toi, le bras armé de la justice divine,
Es-tu prête à jouer, et en toute équité
A pile ou face le sort de l’humanité ?
Entre fille ou garçon, faut-il que tu combines ?


Ô, Lune traîtresse, tu déguises l’indice,
Alors qu’une fille vaut moins qu’un afghani
Toi, mère, tu te prends là, pour une novice !
Sur la femme en gésine, ourdit le maléfice
Du nouveau-né qui ne part pas favori.


Ô, Lune traîtresse, assume tes revers !
Que fais-tu, de Shéhérazade et, de son mythe
Que tu évoques tel un banal fait divers ?
Remets ta tête en place : elle tourne à l’envers,
Et fuis l’enturbanné et tous ses acolytes !


Ô, Lune traîtresse, tu changes de figure,
Dans ce pays où l’homme a tous les égards,
Penses-tu aux femmes, pliant sous l’injure ?
Quand la noirceur revêt le qamis, on censure,
On lapide, et trucide pour de simples regards.


Ô, Lune traîtresse, tu gâtes chaque fruit !
La tendre nubile consacrée, déflorée,
N’est plus une  houri, ni belle d’une nuit.
Elle vivra cloitrée, dans un simple réduit,
Derrière la grille d’une cage dorée.


Ô, Lune traîtresse, tu perturbes la fête !
Plus de musique ici, par surcroît plus un chant.
Le chef religieux, au nom du grand prophète,
A exclu musiciens et tous nos chers poètes.
Résilience habile, on fredonne au couchant.


Ô, Lune traîtresse, tu fermes le jardin
Où roses de Kaboul, se fanent et se meurent,
Où les livres d’enfant bannissent l’Aladin,
Au costume élégant, traité de muscadin.
Ici, tout est proscrit, seuls les rêves demeurent…
Alors, dormez mes sœurs !

 

© Catherine DESTREPAN


pCatherine Destrepan
(1956-aujourd'hui)
Comptable, Catherine Destrepan a jonglé toute sa vie active avec les chiffres avant de s'intéresser de plus près à la poésie, qui occupe aujourd'hui une grande place dans ses activités culturelles. Elle prête également sa voix de contre-alto au sein de plusieurs ensembles vocaux.
Autres textes :
Accord de gamme 
Beauté simple 
L'aube incertaine 
→ Sa page Facebook

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Posté le 04/01/2023 - Thème : Espoir / Société

Je ne serai pas né pour rien

Ce soir les rayons de la lune
Seront témoins de notre sort

Sur l’embarcation d’infortune

Balancent ensemble nos corps

Je vois se noyer mon passé

Tandis que nous gagnons le large

Mon cœur est prêt à chavirer

Que nous fassions ou pas naufrage

Nos chants se perdent sur la mer

Dans l’immensité de la nuit

Je prie pour tous ceux de mes frères

Qu’un passeur ici a conduits

Vivre encore coûte que coûte

Fuir ma terre n’est pas un choix

Cela quelle que soit la route

A-t-on rêvé Lampedusa ?

Parmi ces silhouettes fantômes

Si cette ile enfin je rejoins

Je me sentirai encore homme

Je ne serai pas né pour rien

Ce texte a remporté le Premier Prix au concours EUROPOÉSIE UNICEF en 2022.

© Magali BRETON


Magali Breton
Auteure-compositrice-interprète, Magali Breton est aussi comédienne, auteure de textes de chanson française dont ceux de son album intitulé « Regard de femmes » primé à Barbizon 77, lors du concours « La palette en chansons », avec pour parrain Bernard Sauvat. En 2019, elle se consacre à l’écriture d’une pièce de théâtre musical sur la vie et l’œuvre de l’artiste peintre Rosa Bonheur : « Les messagères de Rosa Bonheur ». Le spectacle est créé en 2020, avant d’être stoppé net par la crise sanitaire et la fermeture des salles de spectacle, avant de connaître un beau succès en tournée. Cette période se mue en une inépuisable source d’inspiration pour écrire un recueil intitulé « Les Covidiennes » édité en 2022. Elle choisit la poésie pour nous livrer des instants de vie en quelques vers et nous absorber dans l’intimité, la profondeur et l’exacerbation des sentiments. Elle fait appel à Muriel Pic, photographe, ainsi qu’à Patrick Carmier, pianiste compositeur, pour sublimer les textes par l’image et la musique. Cela donne naissance à un nouveau spectacle.
Autres textes :
→ Voir la liste de tous ses textes sur le site
Son site : → Les Messagères de Rosa Bonheur
Sa page Facebook : https://www.facebook.com/lelienparlart
Sa chaîne YouTube : https://www.youtube.com/channel/UC6zEpDLSwB9-zqZok3H72BA

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Posté le 04/01/2023 - Thème : Vie

Un autre chemin

Il y a des routes qui nous conduisent
Des chemins qui nous emportent
Des symboles qui nous induisent
Des vies aux sensations fortes

 

Il y a des voies sans autres issues
Des eaux vives et des ruisseaux
Des crucifix en résidus
Qui nous font oublier les maux

 

Il y a des endroits ensorcelés
Des réalités presque irréelles
Des détours des mausolées
Des modernités si rituelles

 

Il y a des rues au bout des villes
Alambiquées parfois crasseuses
Des pas qui se perdent inutiles
Des lumières mises en veilleuses

 

Il y a des boulevards, des avenues
Où l’on navigue où l’on se perd
Des sentiments qui voguent à nu
Si près de tout, loin de la mer

 

Un autre chemin


© Arnaud COMBET


pArnaud Combet (1972-aujourd'hui)
Proviseur de lycée à Figeac dans le Lot, Arnaud Combet a été pendant 12 ans professeur de Sciences Économiques et Sociales, avant de prendre la direction de plusieurs établissements scolaires (en Occitanie). Il a publié une biographie de David Ricardo (économiste écossais), un manuel scolaire et également participé à la rédaction d’un ouvrage collectif « Les grands Économistes » paru en 2012. Il écrit depuis toujours de la poésie, des textes, des chroniques et vient de terminer la rédaction son premier recueil de poèmes «  Poèmes des matins tôt ».

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Posté le 01/01/2023 - Thème : Vie

Toujours

Tout est mensonge : aime pourtant,
Aime, rêve et désire encore ;
Présente ton coeur palpitant
À ces blessures qu'il adore.

Tout est vanité : crois toujours,
Aime sans fin, désire et rêve ;
Ne reste jamais sans amours,
Souviens-toi que la vie est brève.

De vertu, d'art enivre-toi ;
Porte haut ton coeur et ta tête ;
Aime la pourpre, comme un roi,
Et n'étant pas Dieu, sois poète !

Rêver, aimer, seul est réel :
Notre vie est l'éclair qui passe,
Flamboie un instant sur le ciel,
Et se va perdre dans l'espace.

Seule la passion qui luit
Illumine au moins de sa flamme
Nos yeux mortels avant la nuit
Éternelle, où disparaît l'âme.

Consume-toi donc, tout flambeau
Jette en brûlant de la lumière ;
Brûle ton coeur, songe au tombeau
Où tu redeviendras poussière.

Près de nous est le trou béant :
Avant de replonger au gouffre,
Fais donc flamboyer ton néant ;
Aime, rêve, désire et souffre !


Extrait du recueil L'llusion
(1888)

© Henri CAZALIS


pHenri Cazalis
(1840-1909)
Médecin et p
oète symboliste, connu surtout sous le pseudonyme de Jean Lahor, Henri Cazalis a eu pour patients Verlaine et Maupassant. Poète symboliste attiré par les images de la mort, il combine littérature et carrière médicale. Surnommé « l’Hindou du Parnasse contemporain » (au vu de son penchant pour la pensée et le mysticisme oriental), il fréquente les Parnassiens, se lie avec Mallarmé et forme avec Sully-Prudhomme la Société de Protection des Paysages et de l’Esthétique de la France. Il est surtout connu pour ses recueils de poésies Le Livre du Néant et L’Illusion.
→ Sa biographie sur Wikipédia

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Posté le 30/12/2022 - Thème : Voyage / Lieux

Voyage dans les Cévennes

J’ai quitté hier Le Monestier
Pour affronter des paysages
Un âpre décor forestier
Qui m’inspirent plus d’une page


Je prends des sentiers écartés
Et je suis d’impossibles drailles
Pour oublier l’amour raté
Qui sans fin me suit où que j’aille


Je voyage je voyage
Je voyage dans les Cévennes
Avec un âne avec ma peine


Je vais sur d’incertains chemins
Là où veut aller Modestine
L’animal aux gouts incertains
L’allure fantasque et coquine


Nous dormons dans divers endroits
Quelquefois à la belle étoile
Dans des auberges d’autrefois
Lorsqu’il pleut quand le ciel se voile


Je voyage je voyage
Je voyage dans les Cévennes
Avec un âne avec ma peine


Nous rencontrons des tas de gens
Et parfois le meilleur de l’homme
Nous offrant d’excellents moments
Entre les parcours et les sommes


Demain nous serons arrivés
Demain se finira la route
Comme une agréable corvée
Où s’insinue pourtant le doute


Bientôt il faudra nous quitter
Et je verserai une larme
Sur nos souvenirs emportés
Quand la vie simple vous désarme


Je voyage je voyage
Je voyage dans les Cévennes
Avec un âne avec ma peine

 

© Michel MIAILLE


Michel Miaille (1951-aujourd'hui)
P
oète, auteur de sketches et de pièces de théâtre, Michel Miaille est retraité du Ministère de l'environnement et membre de la SACEM. Il a obtenu plusieurs prix de poésie, notamment avec des poèmes en langue provençale, et participe à des anthologies. Il a publié plusieurs recueils.
Autres textes :
Quand Noël sera là
De très bon matin
Ce qui dépend de nous

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Posté le 29/12/2022 - Thème : Liberté

Je sais pourquoi l'oiseau en cage chante

L'oiseau libre sautille
Sur le dos du vent
Et flotte en aval
Jusqu'à ce que s'achève cet élan
Et plonge ses ailes
Dans les rayons orange du soleil
Et ose défier le ciel.

Mais un oiseau qui piétine
dans sa cage étroite
peut rarement voir à travers
ses barreaux de rage
ses ailes sont entravées et
ses pattes sont liées
alors il ouvre sa gorge pour chanter.

L’oiseau en cage chante
avec un trémolo de peur
des choses inconnues
mais espérées encore
et sa mélodie se fait entendre
sur la colline lointaine
parce que l’oiseau en cage
chante la liberté.

L’oiseau libre pense à une autre brise
et aux alizés doux à travers les arbres soupirants
et aux vers tout gras l’attendant sur une pelouse luisante à l’aube
et il désigne le ciel comme sien.
Mais un oiseau en cage s’assoit sur la tombe de ses rêves
son ombre piaille d’un cri de cauchemar
ses ailes sont coupées, ses pattes liées
alors il ouvre sa gorge pour chanter.

L’oiseau en cage chante
avec un trémolo de peur
des choses inconnues mais désirées encore
et sa mélodie se fait entendre
sur la colline lointaine parce que l’oiseau en cage
chante la liberté.


© Maya ANGELOU


pMaya Angelou
(1928-2014)
Maya Angelou (née Marguerite Annie Johnson) est une écrivaine, poète, essayiste, actrice, professeure d'université, scénariste, productrice, documentariste et militante américaine. Personnalité importante du mouvement américain des droits civiques, elle est devenue une figure emblématique de la vie culturelle et politique aux États-Unis. Elle a publié une série autobiographique en sept volumes, trois essais, plusieurs recueils de poésies, et a joué dans diverses pièces de théâtre, dans des films et des émissions de télévision sur une période couvrant plus de cinquante ans. Elle a ainsi reçu une douzaine de prix prestigieux et plus de cinquante diplômes honorifiques.
→ Sa biographie sur Wikipédia

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Posté le 25/12/2022 - Thème : Femme / Vie

L'effrontée

Je résiste en résilience
Surmontant l’insaisissable,
À l’instar de mon aube.
Désobéissante, désordonnée,
Désorchestrée,
Je cours
Dans la magnificence
À l’abject pouvoir de ma direction
Loin des capharnaüms
Du désespoir.
Je vole sans attente,
Sans embûche, sans obstacle,
Dans l’apesanteur d’un peut-être.
Je suis une goutte de pluie
Gravée dans la mer,
Une poussière
dans le nid d’une abeille,
Une plume d’espoir
dans le fracas de la vie,
Une mésange charbonnière
Qui vogue, n’en a pas l’air,
Une chambre à soi
Petite et inconfortable,
Une larme qui crame
Dans mon moindre remords,
Une boîte à la proue
de mes lettres jetées,
Une vibration tonnée
Dans mon cœur désavoué.
Je suis une fourmi
Dans l’immensité,
Une montagne
Dans un grain de sel,
Une graine de vie qui pousse
pour s’éteindre à la terre.


© Laetitia SIOEN


pLaetitia Sioen
Cette artiste aux multiples facettes se définit comme bulleuse, poétesse, comédienne, clown et marionnettiste. Elle aime les rencontres humaines et artistiques. En 2009, elle a fondé la Compagnie l’Envers du Monde (basée à Toulouse) et se produit avec sa troupe en France et aussi à l'étranger. Ses voyages mobiles et immobiles, sa vie de saltimbanque l’inspirent tout autant que de nombreuses formes d’expression artistique. Elle a écrit son premier recueil, Des ailes pour rêver, en 2020.
Autre texte :
Le pianiste
→ Sa page Facebook

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Posté le 17/12/2022 - Thème : Homme / Poésie

Je songe au passant qui...

Je songe au passant qui
Traverse sans hâte la rue.
Que de fois déjà il l’a vue !
Il ne la reverra plus.

Je pense à l’homme qui
Etend dans ses draps une femme.
La vieille chanson que la femme !
Mais c’est pour la dernière fois.

Je pense au poète vieilli.
Voyez : il écrit un poème.
En a-t-il écrit, des poèmes !
Mais celui-là c’est le dernier.

Je pense à l’homme qui
Eteint sa lampe et se couche.
Tant de fois il s’est endormi !
Mais cette fois c’est pour de bon.

Je pense, je pense, je pense
à la vie des éphémères
qui meurent en ouvrant les yeux.


Extrait du recueil Le Mal des Fantômes


© Benjamin FONDANE


pBenjamin Fondane (1898-1944)
[Alias B. Fundoianu, né Benjamin Wechsler]
Philosophe, poète, dramaturge, essayiste, critique littéraire, réalisateur de cinéma et traducteur juif athée roumain, naturalisé français en 1938, principalement d'expression française, Benjamin Fondane publie de la poésie dès son plus jeune âge et prend, vers 1913, le nom de plume B. Fundoianu. Arrivé à Paris en 1923, il écrit sa première oeuvre en français et adhère au mouvement surréaliste. Il écrit de nombreux poèmes. Il se lie d'amitié avec le philosophe russe Léon Chestov et son oeuvre sera fortement imprégnée de la philosophie et de la tragédie de cet auteur. En 1940, engagé lors de l'invasion nazie en France, il est fait prisonnier, il s'évade, est repris et il est hospitalisé au Val-de-Grâce. Le 30 mai 1944, il fut déporté vers Auschwitz et assassiné dans la chambre à gaz le 2 ou le 3 octobre 1944.
→ Société d'études Benjamin Fondane
→ Sa biographie sur Wikipédia

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Posté le 14/12/2022 - Thème : Lieux

Le tour de l'île

Pour supporter le difficile Et l'inutile Y a l'tour de l'île Quarante-deux milles De choses tranquilles Pour oublier grande blessure Dessous l'armure Été, hiver, Y a l'tour de l'île L'Île d'Orléans

 

L'Île c'est comme Chartres C'est haut et propre Avec des nefs Avec des arcs, des corridors Et des falaises En février la neige est rose Comme chair de femme Et en juillet le fleuve est tiède Sur les battures

 

Au mois de mai, à marée basse Voilà les oies Depuis des siècles Au mois de juin Parties les oies Mais nous les gens Les descendants de La Rochelle Présents tout l'temps Surtout l'hiver Comme les arbres

 

Mais c'est pas vrai Ben oui c'est vrai Écoute encore

 

Maisons de bois Maisons de pierre Clochers pointus Et dans les fonds des pâturages De silence Des enfants blonds nourris d'azur Comme les anges Jouent à la guerre Imaginaire, imaginons

 

L'Île d'Orléans un dépotoir Un cimetière Parcs à vidanges, boîte à déchets U. S. parkings On veut la mettre en mini-jupe And speak English Faire ça à elle, l'Île d'Orléans Notre fleur de lyse

 

Mais c'est pas vrai Ben oui c'est vrai Raconte encore

 

Sous un nuage près d'un cours d'eau C'est un berceau Et un grand-père Au regard bleu Qui monte la garde Il sait pas trop ce qu'on dit Dans les capitales L'oeil vers le golfe ou Montréal Guette le signal

 

Pour célébrer l'indépendance Quand on y pense C'est-y en France C'est comme en France Le tour de l'île Quarante-deux milles Comme des vagues les montagnes Les fruits sont mûrs Dans les vergers De mon pays

 

Ça signifie L'heure est venue Si t'as compris


Crédit photo : L'Ile d'Orleans, Sébastien Larose, Office du tourisme de Québec


© Félix LECLERC


pFélix Leclerc (1914-1988)
Auteur-compositeur-interprète et artiste pluridisciplinaire en tant que poète, écrivain, animateur de radio et de télévision, scénariste, metteur en scène et acteur québécois, Félix Lelerc est le pionnier de la « chanson poétique » québécoise par le biais d'une œuvre intimement liée à la nature et au territoire. Il s'engage notamment pour la souveraineté du Québec et la défense de la langue française.
Autre texte :
Vieillir en beauté et en sagesse
→ Sa biographie sur Wikipédia

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Posté le 16/12/2022 - Thème : Saison / Hiver

La neige tombe drue

La neige tombe drue
Recouvrant toits et rues
Voilant trous et aspérités
Pour offrir une nouvelle vérité

C’est le silence absolu
Les oiseaux se sont tus
En prélude au spectacle
Les chats les chiens les humains renâclent

A troubler la chute floconneuse
De cette étrange charmeuse
Elle est à l’unisson du ciel
Sans profondeur terne immatériel
Pur ne pas troubler l’exhibition
De la nouvelle star de la manipulation

Elle blanchit ce qui était caché
Pour le bien dissimuler
Comme un gros délit absout
Par un jugement voyou

C’est la saison (braderie) du blanc
Propice à la grande toilette

Des galeries Lafayette
Aux avides commerçants
Changeons nos draps de lits
Nos serviettes et nos mélancolies
Afin de bien accueillir le printemps

Joie exubérante des enfants
Devant la simplicité la candeur
Qui leur ressemble tant
Et chasse la complexité
Des devoirs des gravités

Blanc blanc c’est la limpidité
Ingénuité fraîcheur lucidité
La vraie puérilité des âmes simples

La neige tombe drue
Recouvrant toits et rues
Voilant trous et aspérités
Pour offrir une nouvelle vérité


© Raymond BOURMAULT


Raymond Bourmault
Amoureux des arts, Raymond Bourmault est artiste peintre et a obtenu le diplôme des Beaux Arts de Versailles. Après avoir travaillé dans l’informatique jusqu’à sa retraite, il se consacre désormais à sa passion artistique et s'adonne également à la poésie.
Autres textes :
Les arbres
Ah ! Les baisers multiples
→ Sa page Facebook

y
Posté le 10/12/2022 - Thème : Amour

Ce qui dépend de nous

Je ne te dirai rien de ce qui me dépasse,
Le monde comme il va tout en suivant son cours,
Les étoiles, la nuit, l’astre qui se déplace,
Les mots que je redis quand j’appelle au secours.
Je dirai quelques mots sur notre simple vie,
Le temps, les jours qui vont, un matin un peu flou,
Sans souci de savoir où mène l’infini,
Ignorant tout ce qui ne dépend pas de nous.

Ce qui dépend de nous,
C’est l’amour qu’on partage,
Ce plaisir un peu fou,
Maintenant à notre âge,
Cette complicité
Et ces liens entre nous
Où voguent nos étés,
Nos instants les plus doux.
J’évoquerai tout simplement
Ce qui dépend de nous.

Je ne parlerai pas des mots des médisants,
Tous ceux de la rancœur et de la jalousie,
Ceux qui courent sans fin depuis la nuit des temps
Avec leur goût de fiel et leur saveur aigrie.
Je n’évoquerai pas tous les maux de la terre,
Ces malheurs qui s’en viennent sans pouvoir les contrer,
Les problèmes humains, les différents mystères,
Ceux que chacun un jour pourrait bien rencontrer.

Ce qui dépend de nous,
C’est l’amour qu’on partage,
Ce plaisir un peu fou,
Maintenant à notre âge,
Cette complicité
Et ces liens entre nous
Où voguent nos étés,
Nos instants les plus doux,
Ce qui dépend de nous,
Ce qui dépend de nous.

Je tairai tant de phrases qui courent inutiles,
Faisant battre les gens et mourir les humains,
Sources de longs conflits et de guerres futiles
S’effaçant aujourd’hui pour revenir demain.
Je n’ai pas de pouvoir sur l’avenir qui vient.
Je ne peux que chanter ce que la vie propose,
Ce qui dépend de nous sur notre long chemin,
Parsemé de chiendent mais si souvent de roses.

Ce qui dépend de nous
C’est l’amour qu’on partage,
Ce plaisir un peu fou,
Maintenant à notre âge,
Cette complicité
Et ces liens entre nous
Où voguent nos étés,
Nos instants les plus doux,
J’évoquerai plus simplement
Tout ce qui reste nous,
Ce qui dépend de nous,
Ce qui vit avec nous.

 

© Michel MIAILLE


Michel Miaille (1951-aujourd'hui)
P
oète, auteur de sketches et de pièces de théâtre, Michel Miaille est retraité du Ministère de l'environnement et membre de la SACEM. Il a obtenu plusieurs prix de poésie, notamment avec des poèmes en langue provençale, et participe à des anthologies. Il a publié plusieurs recueils.
Autre texte :
De très bon matin

y
Posté le 09/12/2022 - Thème : Inclassables

Ne te fie pas aux apparences...

Ne te fie pas aux apparences
Je fus plus âgée à vingt ans
Qu'au temps de mes cheveux blancs
J'étais très sage, écartelée entre les foudres d'un orage
Souterrain
Sage comme une image
Qui ne bouge à sa surface
Afin qu'on ne me voie pas
Je retenais mon souffle
Dès que j'échappais aux regards
Je descendais de l'arbre, je sortais du placard
Je devenais une fille bizarre
La nuit, quand la maison dormait
J'ouvrais une fenêtre, j'observais les chats
Errants, sauvages, gris comme tous les chats du soir
J'allais les mercredis sur les bords du canal
Visiter des maisons en ruine qu'hantaient des rats
Des fauves ivres et des iris mauves
J'élevais des escargots, j'enterrais des abeilles
Je cultivais des moisissures
Dans des boites à chaussures
J'allumais des cierges au coeur des églises
Sans verser mon obole
J'y volais des missels jaunis
J'offrais des biscuits à Jésus
Je vidais le frigo
Je bouffais des gâteaux puis me faisais vomir
J'étais parfois catholique atomique
Parfois enflammée et mystique
Enjambant les balcons, je mourrais d'amour
Mais je ressuscitais toujours
J'ai beaucoup fait semblant d'être docile
Un chat tenu en laisse
Non mais, vraiment, tu y crois?
J'ai piqué, brûlé des poupées vaudous
Enroulé des lettres dans des bouteilles
Au secours !
Je pleurais jusqu'à l'ivrognerie
J'ai tenu un revolver contre ma tempe
Les yeux dans les yeux d'un ravin
J'ai donné ce que je n'avais pas
J'ai fait provision de promesses
Ne te fie pas aux apparences
Méfie-toi de l'eau qui dort sous les feuilles mortes

 

© Anna Maria CELLI


pAnna Maria Celli
Née au Maroc, Anna Maria Celli est fille de pieds-noirs d’origine espagnole du côté maternel et corse par son père. Après des études de philosophie, elle se consacre à l'écriture. Elle a publié plusieurs recueils ainsi que trois romans.
Son site :
→ https://anna-maria-celli-34.webself.net/accueil
→ Sa page Facebook

y
Posté le 06/12/2022 - Thème : Animaux

Ecume

Un chant flotta comme une écume
La branche tremblait sous l’oiseau
Et l’arbre, d’écume en écho,
Transmit le poème de plume

Mais vers le ciel renouvelé
Quand l’oiseau se fut envolé
Jusqu’à l’indigo de l’aurore
Pour les belles et pour les blés
Une branche tremblait encore,

Puis au fil de l’herbe et de l’eau
L’orme prolongea sans oiseau
Le végétal message d’ailes
Et tard sans arbre et sans amour
Du côté des lèvres fidèles
Le silence chantait toujours.

© Robert GOFFIN


pRobert Goffin
(1898-1984)

Avocat, écrivain et poète belge, ainsi que militant wallon, Robert Goffin est l'auteur du premier essai critique de qualité sur le jazz, intitulé Aux frontières du jazz en 1932. Ses activités politiques vont l'inciter à quitter la Belgique devant l'invasion allemande de mai 1940. S'intéressant au jazz, il séjourne aux Etats-Unis. De retour en Belgique en 1945, il est reçu à l'Académie royale de langue et de littérature françaises. Dans ses mémoires, il évoque ses engagements wallons et francophiles et livre encore un poème dédié au Brabant wallon, sa terre natale. Veuf depuis 1965, Robert Goffin vit jusqu'à sa mort dans la villa Guillaume Tell au bord du lac de Genval où sont invités des amis à lui tels que Boris Vian, Paul Eluard.
→ Sa biographie sur Wikipédia

y
Posté le 05/12/2022 - Thème : Poésie

De mille feux

L’effrayante faiblesse de la poésie
brille de mille feux.
Un poème n’empêche pas la guerre
une rose non plus
et toute la beauté du monde
circule vainement
dans les cris des furieux
dans le silence des imbéciles.

Mais si un poème ne change pas la vie
il peut marquer ton heure
dans les yeux des heureux
et mettre ta couleur
sur la cité des justes
et soustraire à la mort
la voix du plus vivant.


© Pierre BOUJUT


pPierre Boujut (1913-1992)
Ecrivain et poète, Paul Boujut est né à Jarnac en Charente. Il a été tonnelier puis marchand de fer, d'un esprit pacifiste et libertaire. Il se tourne vers l'écriture vers sa vingtième année, et lance successivement trois revues, dont La Tour de Feu créée en 1946. Il s'y exprime, en compagnie d'autres poètes, aussi bien sur le plan littéraire que sur le plan politique. Grâce à la poésie, il entretient des relations épistolaires avec les grands écrivains de l'époque. Mystique et hédoniste à la fois, usant de tous les registres de langue comme d'une palette, il fut aussi le poète de la beauté du monde, de la sensualité et de la truculence.
Autre texte :
Personne
→ Sa biographie sur Wikipédia

y
Posté le 01/12/2022 - Thème : Société

Pour les enfants

Les collines escarpées, les pentes
des statistiques
sont là devant nous.
Montée abrupte
de tout, qui s’élève,
s’élève, alors que tous
nous nous enfonçons.

On dit
qu’au siècle prochain
ou encore à celui d’après
il y aura des vallées, des pâturages
où nous pourrons nous rassembler en paix
si on y arrive.

Pour franchir ces crêtes futures
un mot à vous,
à vous et vos enfants :

restez ensemble,
apprenez les fleurs
allez léger

© Gary SNYDER


pGary Snyder
(1930-aujourd'hui)

Poète, traducteur, penseur et militant anarchiste américain, Gary Synder est une figure importante de la Beat Generation, des hippies, de l'écologie profonde, du biorégionalisme et un acteur reconnu de la propagation du bouddhisme zen aux Etats-Unis. Il a obtenu le prix Pulitzer en 1975 pour son recueil poétique Turtle Island.
→ Sa biographie sur Wikipédia

y
Posté le 20/11/2022 - Thème : Nourriture

Il faut quelques branches

Il faut quelques branches
il faut du feu
il faut un peu d’eau
et aussi du sucre et de la menthe
il faut un peu de thé
mais il faut surtout
du sable fin
très doux
il faut du soleil
des dattes
il faut des sourires
et il faut bien sûr
une petite larme
il faut surtout de l’humour
beaucoup d’affection
ne pas oublier les fleurs
les plus sauvages
mais les plus belles…


© Ahmed EL FAZAZI


pAhmed El Fazazi
(1955-2022)

Docteur en chimie organique, Ahmed El Fazazi est né à Douar Koudia, au milieu des montagnes du Rif. Il a enseigné à la faculté des sciences de Fès et a publié de nombreux ouvrages scientifiques. Passionné de littérature, tant arabe que française, et encouragé par son entourage, il a commencé à écrire en 2014. Il a publié deux recueils : L'Ivre des sables et Sur l'Atlas, les mots.
→ Source : lautrelivre.fr

y
Posté le 18/11/2022 - Thème : Humour

La poésie des carburants

Dans ce monde de brut
De moins en moins raffiné
Nous passons Leclerc de notre temps
À faire l’Esso sur des routes, pour,
Au Total, quel Mobil ?
On se plaint d’être à sec,
Tandis que le moteur économique,
En ce temps peu ordinaire,
Est au bord de l’explosion,
Dans un avenir qui semble citerne.
Il conviendrait de rester sur sa réserve,
Voire, jauger de l’indécence de ces bouchons
Qu’on pousse un peu trop loin.
Il y a des coups de pompes
Ou des coûts de pompes
Qui se perdent.
La vérité de tout cela sortira-t-elle du puits de pétrole ?
Qu’en pensent nos huiles ?
Peut-on choisir entre L’éthanol et l’État nul,
Voilà qui est super inquiétant!
C’est en dégainant le pistolet de la pompe
Qu’on prend un fameux coup de fusil.
Je vous laisse réfléchir sur cet axe-là ou sur ces taxes-là…

Bonne route à tous !

Auteur inconu
y
Posté le 14/11/2022 - Thème : Mort

La méditante

Quand je serai morte, mon nom planera-t-il
un court instant au-dessus du monde.
quand je serai morte, me sera-t-il encore donné
n’importe où des clôtures derrière les champs.
Pourtant je vais bientôt me perdre en marchant,
comme l’eau coule d’une cruche ébréchée,
comme le don secret perdu des fées
et un petit nuage de fumée d’un train fou,
quand je serai morte, sombreront cœur et rein,
s’en ira, ce qui m’a portée et remuée,
et seules seront les mains ouvertes, apaisées,
comme étrangères, couchées auprès de moi.
et tout autour de mon front ce sera,
comme un jour, quand la bouche caverneuse d’une étoile vous attrape
et que de la voûte de la pierre d’ombre pend
un drap gris aux immenses plis.
quand je mourrai, pourrais-je enfin me reposer,
tourner mon visage vers l’intérieur
et tout refermer comme une boîte à images,
quand l’enfant en a trop vu
et puis dormir bien et profond,
tandis qu’encore tremblante j’aurai enfin déposé,
ce que je fus : une lumière de cire
pour monter la garde du deuxième monde.


© Gertrud KOLMAR


pGertrud Kolmar
(1894-1943)

Ecrivaine allemande d'origine juive, Gertrud Kolmar a composé 450 poèmes sauvés par des correspondances avec sa sœur Hilde. Elle prit comme pseudonyme Gertrud Kolmar en référence au nom de la ville natale de son père. En 1938, face à la montée de l'antisémitisme, elle commence les démarches pour émigrer au Royaume-Uni sans y parvenir. Sa soeur Hilde réussit à émigrer en Suisse. Obligée de travailler dans une usine d'armement, elle est arrêtée par les SS lors d'une rafle et déportée vers Auschwitz où elle est gazée le 2 mars 1943.
→ Sa biographie sur Wikipédia

y
Posté le 14/11/2022 - Thème : Nature/Lieux

Hymne au vent du Nord

Ô Vent du Nord, vent de chez nous, vent de féerie,
Qui vas surtout la nuit, pour que la poudrerie,
Quand le soleil, vers d’autres cieux, a pris son vol,
Allonge sa clarté laiteuse à fleur de sol ;
Ô monstre de l’azur farouche, dont les râles
Nous émeuvent autant que, dans les cathédrales,
Le cri d’une trompette aux Élévations ;
Aigle étourdi d’avoir erré sur les Hudsons,
Parmi les grognements baveux des ours polaires ;
Sublime aventurier des espaces stellaires,
Où tu chasses l’odeur du crime pestilent ;
Ô toi, dont la clameur effare un continent
Et dont le souffle immense ébranle les étoiles ;
Toi qui déchires les forêts comme des toiles ;
Vandale et modeleur de sites éblouis
Qui donnent des splendeurs d’astres à mon pays,
Je chanterai ton coeur que nul ne veut comprendre.
C’est toi qui de blancheur enveloppes la cendre,
Pour que le souvenir sinistre du charnier
Ne s’avive en notre âme, ô vent calomnié !
Ta force immarcescible ignore les traîtrises :
Tu n’as pas la langueur énervante des brises
Qui nous viennent, avec la fièvre, d’Orient,
Et qui nous voient mourir par elle, en souriant ;
Tu n’es pas le cyclone énorme des Tropiques,
Qui mêle à l’eau des puits des vagues d’Atlantiques,
Et dont le souffle rauque est issu des volcans ;
Comme le sirocco, ce bâtard d’ouragans,
Qui vient on ne sait d’où, qui se perd dans l’espace,
Tu n’ensanglantes pas les abords de ta trace ;
Tu n’as jamais besoin, comme le vent d’été,
De sentir le tonnerre en laisse à ton côté,
Pour aboyer la foudre, en clamant ta venue.
Ô vent épique, peintre inouï de la nue,
Lorsque tu dois venir, tu jettes sur les cieux,
Au-dessus des sommets du nord vertigineux,
Le signe avant-coureur de ton âme loyale :
Un éblouissement d’aurore boréale.


© Alfred DESROCHERS


pAlfred DesRochers
(1901-1978)

Poète québécois, Alfred DesRochers a exercé plusieurs métiers en travaillant au moulin à scie Perreault à Rock Forest et à la fonderie Jenkse de Sherbrooke, avant de se rendre compte qu’être pauvre n’était pas son objectif de carrière. Il a alors décidé de joindre l’équipe du journal La Tribune. La force de sa poésie vient de l'amour du poète pour la nature québécoise et pour ceux qui façonnent son pays. Son oeuvre a été couronnée de plusieurs prix.
→ Sa biographie sur Wikipédia

y
Posté le 02/11/2022 - Thème : Homme / Mère

Kassak

Tu es homme, ce soir !
Tu es un homme, mon fils !
Par ta chair meurtrie
Par ton sang versé
Par ton regard froid
Par ta cuisse immobile.

Et ta mère se souvient
De sa nuit d’amour
De ses entrailles déchirées
De ses gémissements silencieux
De ses reins écartelés
Des regards envieux de ses rivales mauvaises
De la succion de ta bouche-fleur
Du gris-gris miraculeux qui
Avec l’aide d’Allah
A guidé tes pas jusqu’à ce jour
heureux.

Tu es homme, ce soir !
Tu es un homme, mon fils !
            Par la lame tranchante
            Par ton sexe éprouvé
            Par ta peur refoulée
            Par la terre des Ancêtres.

Gawlo !... chante cet homme nouveau
Jeunes filles aux seins debout
Clamez son nom au vent.
Selbé N’Diaye, fais danser ce petit homme.
Tu es un homme, mon fils.
Tu es un homme, ce soir.

Ils sont tous là :
            Ceux de ta lune première
            Ceux que tu nommes pères.
Regarde, regarde-les bien :
Eux seuls sont gardiens de la terre
De la terre qui a bu ton sang.


© Anne MBAYE D'ERNEVILLE


pAnnette Mbaye d'Erneville
(1926-aujourd'hui)
Femme de lettres, poétesse, journaliste et femme de radio, Annette Mbaye d'Erneville est une pionnière des médias au Sénégal. Elle a écrit des poèmes tout au long de sa carrière. Sa poésie souligne la souffrance, la révolte et l’amour qui appartiennent foncièrement à la femme et à l’Afrique.
→ Biographie complète sur Wikipédia

y
Posté le 01/11/2022 - Thème : Monde

Le monde fait peur

Le monde fait peur,
les mots sont usés,
l’indifférence partout.
Combien de violons méritent l’arbre ?
Combien de poètes méritent
les pages impeccables des livres ?
Heureusement qu’il y a encore
des gestes qui rapprochent,
et le cri strident
de l’oiseau de paradis
suspendu dans le ciel.


© Alexandre ROMANÈS
Extrait de « Paroles perdues », Gallimard, 2004


pAlexandre Romanès
(1928-2015)
D
irecteur de cirque, poète, luthiste baroque, équilibriste et dresseur, Alexandre Romanès a choisi la vie libre et nomade du cirque itinérant qu’il a fondé avec son épouse Lydie Dattas. Issu de la famille Bouglione, il est admiré par Yehudi Menuhin et Christian Bobin et a été ami avec Jean Genet. Véritable poète de la vie gitane, il apprend à écrire pour publier ce qu’il vit et ce qu’il ressent.

Article source : → https://www.babelio.com/
→ Biographie complète sur Wikipédia

y
Posté le 31/10/2022 - Thème : Mort

La vie après la vie

Partir vers d'autres lieux, se dévêtir en somme,
De nos rires et nos jeux, de tout ce qui fait l'homme.
Courir vers d'autres cieux, en espérant que là,
Nous serons plus heureux bien qu'ait sonné le glas.

Espérer que ce monde soit en tout point le même,
Qu'en cette terre profonde et sous les chrysanthèmes
Nous retrouvions nos chers, qui éclairaient nos vies,
Mais qu'une absence amère, a soudain assombri.

Se dire qu'après le vie il y a toujours la vie,
Et que celui qui gît est un être endormi.
Ne pas cesser de croire, bien que coulent les larmes,
Toujours garder l'espoir que cesse un jour ce drame.

Sourire à ce passé, à nos conversations,
Aujourd'hui délaissées, en points de suspension,
Nous reprendrons leurs cours, en ce nouveau départ,
Sous la clarté du jour, ou la chaleur d'un soir.

Garder les souvenirs au fond de nos mémoires,
Pour mieux nous accueillir, ne pas nous décevoir.
Veiller à tous ces rires, ces éclats de bonheur,
Ne plus jamais vieillir bien que passent les heures.

Juste arrêter le temps pour que l'éternité,
En cet ultime instant, ait cessé d'exister.
Et prendre sur le coeur un pétale de ces roses,
Eclatant de blancheur et à jamais écloses.


© Thérèse DUPUITS


Thérèse Dupuits
[aucune biographie de cette auteure sur Internet].
Autre texte :
Le cadeau

y
Posté le 23/10/2022 - Thème : Animaux / Société

La grenouille rouge

À l'enseigne de « La grenouille rouge »

guinchent les garçons et les filles du faubourg

dans la fumée bleue d'un cancer futur

et des relents de sexe et de sueur.

Ni valse ni tango

ni même l'antique slow

pourtant frotteur de nombrils et de cuisses,

mais dans des vacarmes électroniques

et l'Afrique furieuse des tam-tams,

une houle de seins et de fesses hystériques.

La marie-jeanne et l'alcool s'épousent en des noces livides.

Les filles eméchées piaillent et versent dans les buissons.

Au matin, sur le parking sans rossignol ni nénuphars
c'est au couteau que la viande saigne à l'enseigne de « La grenouille rouge ».


© Jean JOUBERT


pJean Joubert
(1928-2015)
Poète et romancier français, Jean Joubert a beaucoup écrit d'ouvrages de littérature d'enfance et de jeunesse. Son œuvre comprend une douzaine de recueils de poésie, des romans et livres pour enfants. Il a a été salué comme l'un des premiers poètes lyriques de sa génération.
Du même auteur :
Asseyez-vous, peuples de loups
La petite lampe
Sa biographie sur Wikipédia

y
Posté le 21/10/2022 - Thème : Mort

Le testament

Avant de passer l'arme à gauche
Avant que la faux ne me fauche
Tel jour telle heure en telle année
Sans fric sans papier sans notaire
Je te laisse ici l'inventaire
De ce que j'ai mis de côté

La serviette en papier où tu laissas ta bouche
Ma mèche de cheveux quand ils n'étaient pas gris
Mon foulard quelques plumes et cette chanson louche
Avec autant de mots que nous avions de nuits

L'oreille de Van Gogh la pipe de Balzac
Cette armée d'anarchie et ses fanfares blêmes
Le cheval qui travaille avec son petit sac
Où dorment des prairies d'avoine et de carême

L'enfer de Monsieur Dante où je descends ce soir
Un paquet vide de Celtiques sur la table
Quelques stylos à bille aux roulements d'espoir
Avec dans leur roulis des chansons... formidables...

Le zinc de ce bistrot où nous perdions nos gueules
Cette affiche où nos yeux écoutaient des bravos
Cette page d'annonces où s’ennuie toute seule
Notre maison avec mes rêves en in-quarto

Le pick-up du tonnerre et les gants de la pluie
La voix d'André Breton l'absinthe de Verlaine
Les âmes de nos chiens en bouquets réunies
Et leurs paroles dans la nuit comme une traîne

Avant de passer l'arme à gauche
Avant que la faux ne me fauche
Tel jour telle heure en telle année
Sans fric sans papier sans notaire
Il est bien maigre l'inventaire
De ce que j'ai mis de côté

Mais je te laisse ça comme une chanson tendre
Avec ta fantaisie qui fera beaucoup mieux
Et puis ma voix perdue que tu pourras entendre
En laissant retomber le rideau si tu veux


© Léo FERRÉ
in « La Mauvaise graine », Librairie Générale Française, 1995


pLéo Ferré
(1916-1993)
Auteur-compositeur-interprète et poète monégasque, Léo Ferré a réalisé plus d'une quarantaine d'albums originaux couvrant une période d'activité de 46 ans. Il a dirigé à plusieurs reprises des orchestres symphoniques. Il se revendiquait anarchiste et ce courant de pensée a fortement inspiré son oeuvre.
Du même auteur :
La mémoire et la mer 
Ne chantez pas la mort
Cette blessure
L'école de la poésie 
Les poètes
Sa biographie sur Wikipédia

y
Posté le 21/10/2022 - Thème : Saison / Automne

Septembre ! Odeur des roses...

Septembre ! Odeur des roses où sont des souvenirs
plus imprécis que rêves bleus d'enfants trop sages.
Je reverrai toujours cette dernière image d'un
solennel été ne voulant pas finir.

Ô charme enseveli de dernières vacances où passe
le regret des choses disparues... Un air déjà
d'automne au détour d'une rue, une chanson
vieillotte et devenue romance et sur les parcs
mourants de rires éperdus !

Septembre ! Odeur des raisins bleus dans la cuisine
avec des cris d'enfants et des senteurs de thym.
Ligne des vendanges aux crêtes des collines...
Septembre de candeur et de choses divines, je me
souviens, je me souviens de tes mains...

Et je retrouverai la clarté de tes heures, le charme
de tes soirs, l'extase de tes nuits quand je m'en
reviendrai vers ma vieille demeure où des roses trop
belles avant qu'elles ne meurent...
Mêlent leur odeur triste à la senteur des buis.


© Jean BONICEL
Extrait du recueil « Murmure d'un grand amour », poèmes de Jacqueline et Jean Bonicel


pJean Bonicel
(1920-1971)
Issu d'une famille lozérienne, Jean Bonicel embrasse la carrière d'inspecteur de police et exerce ses fonctions au commissariat de Montpellier. Entré en Résistance, il est arrêté en 1943 et sera libéré un an plus tard. Passionné de poésie, il publie son premier recueil « Intimement » en 1947. Deux ans plus tard, à Béziers, il fonde le groupe poétique Arcadia. Puis il créé la revue du même nom, qui publie à ses débuts des textes en langue d'oc. On compte parmi les poètes ayant contribué au succès de la revue : Jean Cocteau, avec qui il entretiendra une correspondance, Paul Fort, Louise de Vilmorin, Paul Géraldy, Marie Noël, Francis Carco... Décédé prématurement à l'âge de cinquante ans, son épouse, Jacqueline, a continué de perpétuer son oeuvre. Le Prix de Poésie Arcadia a été créé en 1985.
Crédit photo Jean Bonicel : Association Arcadia

https://www.arcadia-beziers.com/

y
Posté le 21/10/2022 - Thème : Nature / Nuit

Sur les pas de la lune

M'étant penché en cette nuit à la fenêtre,
je vis que le monde était devenu léger
et qu'il n'y avait plus d'obstacles.
Tout ce qui
nous retient dans le jour semblait plutôt devoir
me porter maintenant d'une ouverture à l'autre
à l'intérieur d'une demeure d'eau vers quelque chose
de très faible et de très lumineux comme l'herbe :
j'allais entrer dans l'herbe sans aucune peur,
j'allais rendre grâce à la fraîcheur de la terre,
sur les pas de la lune je dis oui et je m'en fus...


© Philippe JACCOTTET


pPhilippe Jaccottet
(1925-2021)
Poète, écrivain, critique littéraire et traducteur suisse-vaudois, Philippe Jaccottet a appartenu à une génération de poètes français qui s'est caractérisée par son lyrisme après la Seconde Guerre mondiale. Installé à Paris, il travaille sur des traductions. Il se lie avec plusieurs poètes dont Francis Ponge et Yves Bonnefoy et publie son premier recueil L'Effraie en 1953. La même année, il s'installe avec son épouse à Grignan dans la Drôme, dont les paysages seront une source d'inspiration. En plus de son travail poétique, il a publié de nombreux ouvrages en prose, journaux intimes, réflexions sur la poésie et la traduction. En 2003, il est lauréat du Prix Goncourt de la poésie.
→ Sa biographie sur Wikipédia

y
Posté le 20/10/2022 - Thème : Nature / Lieux

Le retour (voici bien ma terre)

Et voici bien ma terre La vallée de mes amours Quand bien même se lève En fleur de bruyère La graine d'insoumission Je retrouve ici ma terre La vallée de mes amours En ma chaumière Se refont les vents du nord Traînant dans leur colère Le duvet des oiseaux morts Et la sombre demeure Qui se rit de la pluie Se refait d'heure en heure Beauté sans nuages Et nuages sans oubli Et voici bien ma terre La vallée de mes amours Ce fut la rosée de mai Qui fit partir l'enfant En quête de nouvelles rosées Tout est gîte au printemps Ce fut décembre qui ramena l'oiseau Aux granges du passé L'hiver il n'est qu'un nid Un visage sans appel Cette odeur de fumée Piquée de gel Et voici bien ma terre La vallée de mes amours Voici venir ailé de nuages Le sourire d'une mère Cheveux blancs en bandeau de lumière C'est bien ici ma terre La vallée de mes amours


© GLENMOR


pGlenmor
(1931-1996)
[Vrail nom : Emile Le Scanve]
Auteur-compositeur-interprète, écrivain et poète de langue française et bretonne, engagé dans la défense de l'identité bretonne. Barde moderne, grand éveilleur des consciences de sa génération et de celles qui suivent, il est à l'origine du renouveau de la culture bretonne.
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Posté le 20/10/2022 - Thème : Nature / Amour

L'épouvantail

Pour garder son verger du bec pillard des ailes,
Verger que défend mal le haubert du portail,
Le rustre cloue, au front de ses arbres fidèles,
La menace macabre d’un épouvantail.
 
Et cet épouvantail — du foin dans une veste,
En membres de bâtons, un panier pour chapeau :
Comédien dans le vent qui lui souffle le geste —
Le rustre finit par l’aimer comme un drapeau.
 
Le mannequin, hargneux comme un maître d’école,
Dont la crise effarouche les oiseaux gamins,
À la longue devient la redoutable idole
Incarnant la récolte aux ivres lendemains.

Je t’aime un peu comme ce rustre sa grossière
Statue, — à cela près que ton corps est divin — 
Toi qui, pour m’épargner la future poussière,
Protèges les espoirs dont je suis le jardin.
 
Dans la saison nerveuse, o mon semblant d’épouse,
Où les grelots quêtent mes sens pour compagnons,
Tu dresses ton bras blanc de gardienne jalouse
Devant l’invasion des vandales mignons.
 
Et, serein, mon esprit robustement achève
L’œuvre qu’on cueillera, venu le proche été.
Ainsi j’aurai dompté la superbe du Rêve
Sous l’oriflamme calme de ton unité.


© SAINT-PAUL-ROUX


pSaint-Pol-Roux
(1861-1940)
[Vrail nom : Pierre Paul Roux]
Poète symboliste français, Saint-Pol-Roux est né à Marseille. Il part s'installer à Paris et commence des études de droit qu'il ne terminera jamais. Il fréquente le salon de Stéphane Mallarmé et écrit des pièces de théâtre. Suite à des difficultés financières, il quitte Paris avec son épouse et s'installe en Bretagne à Roscanvel puis à Camaret et fait de la Bretagne le centre de gravité de son oeuvre. Devenu propriétaire d'un manoir surplombant l'océan, il reçoit de nombreux artistes. Saint-Pol-Roux a tenté de créer une œuvre d'art totale. Ce rêve de la littérature symboliste consistait à créer une œuvre parfaite répondant à tous les sens. En juin 1940, un soldat allemand investit le manoir, viola la fidèle gouvernante et blessa grièvement sa fille, Divine, à la jambe d'une balle de révolver. Lorsqu'il trouva le manoir livré au pillage et ses manuscrits déchirés, dispersés ou brûlés, il ne se remit pas de ce choc. Transporté le 13 octobre à l'hôpital de Brest, Saint-Pol-Roux atteint d'une crise d'urémie, y meurt de chagrin le 18 octobre.
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Posté le 19/10/2022 - Thème : Rêve

La cage

Dehors, du soleil.
Ce n’est qu’un soleil
mais les hommes le regardent
et ensuite ils chantent.

Je ne sais rien du soleil.
Je sais la mélodie de l’ange
et le sermon brûlant
du dernier vent.
Je sais crier jusqu’à l’aube
quand la mort se pose nue
sur mon ombre.

Je pleure sous mon nom.
J’agite des mouchoirs dans la nuit
et des bateaux assoiffés de réalité
dansent avec moi.
Je cache des clous
pour maltraiter mes rêves malades.

Dehors, du soleil.
Je m’habille de cendres.


© Alejandra PIZARNIK


pAlejandra Pizarnik
(1936-1972)
Poétesse argentine née au sein d’une famille d'immigrants juifs d'Europe centrale, Aljandra Pizarnik suit une formation littéraire avant d'intégrer la faculté de Journalisme. Elle abandonne ses formations et finit par travailler à Paris comme pigiste. Elle participe à la vie littéraire parisienne. De retour à Buenos Aires, elle collabore dans différentes revues littéraires. Après deux tentatives de suicide en 1970 et 1972, elle passe les cinq derniers mois de sa vie dans l'hôpital psychiatrique Pirovano de Buenos Aires. Elle se donne la mort à l'âge de 36 ans.
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Posté le 19/10/2022 - Thème : Femme

Sous la chevelure

Sous la chevelure avance
un long corps d’étoile
nu comme un lac,
et fendu comme un arbre

Sous la foudre froide,
un lait d’or figé,
où boit un serpent
rouge et prisonnier.

Double faux des cuisses
dans l’herbe nocturne,
éclat des aciers,
noués d’une fleur.

Ô marche odorante
d’une claire armure
l’ouragan s’arrête
au porche des jambes.

Quel est ce rosier
qui a deux racines,
et si peu de feuilles
sur l’éclat des roses.

Si la nuit expire,
la couleur de l’aube
aura son miroir,
Ô corps solitaire,
que baise la nuit
d’un baiser sans lèvres,
que de lits te rêvent !


© Alain BORNE


pAlain Borne (1915-1962)
Poète français, Alain Borne a été avocat à Montélimar. Louis Aragon salua son lyrisme dès 1942. Relativement ignoré des milieux littéraires parisiens, il était cependant très lié avec Marc Seghers. En 1940, il fonde avec Pierre Seghers « Poésie 40 », le mouvement poétique de la résistance. Il adhère également au Comité National des Écrivains en 1946. En 1954, il obtient le prix Antonin-Artaud pour son recueil En une seule injure. Il trouve la mort dans un accident de voiture, à une cinquantaine de kilomètres au nord d'Avignon. La moitié de son œuvre a paru depuis de manière posthume.
Du même auteur :
Les orties, la fumée
Te dévêtir
La main touche une jupe
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Posté le 16/10/2022 - Thème : Révolution / Révolte

Décadence

Passage fugitif sur le port
Où crève dare-dare une vie
C’est bien moins qu’un chien mort

Là-bas sous les ponts
Sans masque et sans peur
Se grise la jeunesse désœuvrée

Lancement de pétards à la volée
Dans les cités de maux accablées
Rêvant de délivrance

Parade aux jours de trêve
Trêve de rivalités sanglantes
Pour une issue de secours

Sur les murs d’expression
Dorment des graffitis
En guise de lamentations

Un bouquet d’insolence
En guise de récompense
Pour des profs sans défense


© Maggy de COSTER


pMaggy de Coster
(1962-aujourd'hui)
Née en Haïti, Maggy de Coster est journaliste, poétesse, traductrice, nouvelliste et romancière. Elle est directrice de la revue poétique et littéraire Le Manoir des Poètes. Elle a plus de vingt-cinq ouvrages à son actif, et a obtenu plusieurs prix en Italie et en France.
Son site :
→ https://www.maggydecoster.fr/
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y
Posté le 16/10/2022 - Thème : Vieillir

Les vieilles dames

Aux terrasses des glycines

À pas menus elles cheminent

Les longs couloirs, à bout de souffle,

Le dos voûté, elles s’emmitouflent

Dans des châles effilochés.

Les vieilles dames somnambules

Attendent que les heures s’effritent

Avant l’aubaine d’une visite.

Chevrotantes, elles parlent à mi-voix

Dans un murmure de feuilles mortes

Qu’on écrase du bout des doigts.

Tout a un air de mascarade,

Les violettes ont l’odeur si fade,

La rose s’étiole et se languit.

À la terrasse des glycines,

Les aubes n’ont plus de tartine

Ni de rires qui dégoulinent.

A quatre heure pile,

Elles savourent la liqueur

De leurs anciennes amours

Humant avec délice l’eau de vie

Qui remet le cœur en place,

Heureuses de quelques heures resquillées

Sur celle qui dans leur dos ricane, 

La mort tapie en embuscade.


© Michelle GRENIER


Michelle Grenier
Mich'Elle Grenier est poète, fabuliste et parolière. Persuadée que la poésie est l’essence du langage, elle nous invite, de sa voix singulière, à ne pas nous laisser tentaculer par le chiendent rampant. Car on prête souvent à la poésie des airs d'austérité voire de mélancolie chronique. Mich'Elle Grenier prouve le contraire et sans niaiserie, rimant avec une acuité personnelle sur les choses de la vie. Elle a publié plusieurs recueils et figure au palmarès de plusieurs grands concours de poésie.
→ Voir la liste de tous ses textes sur le site
Son site :
→ http://www.michellegrenierpoete.com/

y
Posté le 14/10/2022 - Thème : Espoir

Demain

Demain nous serons vivants
un peu plus un peu moins
qu’à l’heure de croire qu’il faut pleurer encore
pour ne rien oublier.


Nous serons ivres pour le plaisir
de croiser le fer
avec le vin et la joie, avec l’amour et la grâce
nous aurons triomphé de tous les soliloques


nous chanterons au vent sous la traîne du ciel
des mélodies connues pour leurs paroles brèves
nous serons décidés
à ne rien regretter et à tout embrasser. 

 

© Claire RAPHAËL


pClaire Raphaël
(1970-aujourd'hui)
Claire Raphaël est née en 1970 d'un père arménien et d'une mère française. Ingénieur de la police scientifique et expert judiciaire, elle écrit de la poésie depuis sa jeunesse, explorant toutes les formes de littérature formelle en vers et en prose, puis elle se tourne vers la prose narrative et notamment le roman avec une préférence pour le roman social.
Elle expose sa poésie sur le réseau Instagram et a créé la revue Poetiquetac (https://poetiquetac.fr) dédiée à la poésie contemporaine.
Son site :
→ https://www.claire-raphael.com/

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Posté le 14/10/2022 - Thème : Mort

Je vous apercevrai

Je vous apercevrai chaque jour à mesure
Que vous avancerez silencieuse et rare
Comme toutes vos paroles
Et je n’aurai pour vous qu’un geste et qu’un désir
Et je n’aurai pour vous qu’une joie très ancienne
Morte et ressuscitée avec votre silence
Et gardant la conscience du mal et des regrets
Une joie ayant la forme imprévisible d’un rayon
Une joie ayant la forme de deux mains qui se serrent
Et prennent la lumière et le ciel et la mer
Et l’eau de nos regards sans rien dire
Je vous apercevrai chaque jour à mesure
Plus précise et plus effacée
Plus lumineuse et plus obscure
Comme la mort du soleil à la fin des années
Ou comme un bruit de pas perdu dans les éthers
Comme le mal terrassé par la présence de la mort
Cette promesse éclatante d’une autre vie.

 

© Jacques PREVEL


Jacques Prevel (1915-1951)
Poète français, Jacques Prevel est surtout connu pour avoir été l'un des derniers et fidèles amis du poète Antonin Artaud. Arrivé à Paris sous l'Occupation, il gravite autour de Saint-Germain-des-Prés et connaîtra l'isolement et la misère. En mai 1946, à son retour de l'asile psychiatrique, il rencontre Antonin Artaud avec qui naîtra une amitié  basée sur le respect, la quête incessante de la poésie et de la drogue.
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Posté le 14/10/2022 - Thème : Guerre

La guerre à tout prix

Les sirènes de la guerre annonçant la douleur
Ils courent se cacher dans l'espoir de survivre
En laissant derrière eux tout ce qu'ils ont bâti

Tous ces bruits infernaux de bombes et de haine
Terrifiant les vivants qui ne peuvent plus combattre
Et tant pis pour tous ceux qui ne pourront s'échapper
Ils serviront de cible comme un jeu vidéo

Le sort de mourir ou survivre de malheur
Du plus fort au plus faible perdant tout espoir
De vivre dans l'amour comme l'histoire l'a prédit
Un amour qui n'aura jamais existé

Rien n'a changé de ces guerres éternelles
En les couvrant de sang sans pitié ni regret
Tous ces corps mutilés d'obus éclatés
Marquera l'avenir des perdants à jamais

Il ne reste que les traces de souffrance accablante
La mémoire du dégoût de vies arrachées
Torturant les restants préférant s'achever
Pour éviter le pire qui reste à venir

La parade des gagnants annonçant la victoire
Au visage de glace pour l'honneur de la gloire
S'élevant les drapeaux à l'allure de paix
Devant toute cette tristesse qui n'arrêtera jamais

Médaillés de fierté devant toutes leurs batailles
Qui justifiaient leurs gestes pour l'amour du pouvoir
Comme un sujet du jour ils parleront de leur guerre
D'une guerre selon eux qui se jouait à tout prix

 

© Francine MINVILLE
Extrait de son premier recueil « C'est ça la vie ! »


pFrancine Minville
(1963-aujourd'hui)
Née à Montréal en 1963, Francine Minville travaille dans les milieux artistique et culturel. Elle a suivi des cours de cinéma à Montréal. Elle a été modèle puis chorégraphe pour des défilés de mode. Prônant la justice depuis son plus jeune âge, elle s'est tournée vers l'écriture pour apaiser sa colère face à toute l'injustice dans le monde. Elle a publié plusieurs recueils. Son poème « La guerre à tout prix  » a été publié dans l’anthologie Poésie du Rêve – Rêves de poésie éditée par les Dossiers d’Aquitaine en France et aussi sélectionné au Festival des Poètes à Paris en septembre 2009.
Vidéo de ce texte sur YouTube :
https://www.youtube.com/watch?v=2kfWy2-75bM
Son site :
→ https://francineminville.com/

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Posté le 14/10/2022 - Thème : Bonheur

Je m'arrime à côté de toi

J’ai laissé dans des flaques de larmes
L’acier de mes armes
Des sombres vents
D’avant
N’en reste que poussières furtives
A jamais captives,
Du passé
Trépassé.
Car tu m’as ouvert la porte du bonheur
Cet unique seigneur
Lumière
Bannière
En face duquel, les autres dieux ne sont rien
Que dogmes incertains
Que relents
De sang.
Dors mon ange
Le futur nous lange
Les nuits prochaines seront nôtres
La sérénité en sera l’apôtre
Je m’arrime là
A côté de toi…

 

© Christophe BREGAINT


pChristophe Bregaint (1970-aujourd'hui)
Christophe Bregaint s’est d'abord passionné pour le dessin pictural avant de se tourner vers la musique rock puis l’écriture, et plus particulièrement la poésie. Il a débuté sur les forums de poésie, puis s’est tourné vers les revues et les recueils collectifs. Il a publié deux recueils : « A l’avant-garde des ruines » et « Route de Nuit ».
Du même auteur :
Aggiornamento
A ma fée
Site qu'il anime avec Damien Paisant :
https://poesiemuziketc.wordpress.com/

y
Posté le 14/10/2022 - Thème : Nuit

Les mots du crépuscule

Quand le silence étend son voile
Sur la ville endormie
Et que la lune fleurie
Les pensées assoupies
C'est toute la nuit qui s'étoile
Pareil à un oiseau nocturne
Il étendra ses ailes brunes 
Si douce et réconfortante 
La nuit entrera, chantante 
Sur la pointe des pieds
les mots nacrés 
Perleront dès lors
de ce bruissement qui dort
Et le silence murmurera alors
Les premiers vers
D'une nuit solitaire.


© Caroline BAUCHER


Caroline Baucher (1983-aujourd'hui)
Née en Roumanie, Caroline Baucher vit actuellement à Paris. Elle publie dans différents forums et revues de poésie en ligne.
Voir tous les textes de l'auteure sur le site
Son blog :
→ upanishad.free.fr/

y
Posté le 14/10/2022 - Thème : Nuit

Dimanche soir

On commence à danser, les filles
rient, les gros souliers vont battant
la mesure,
et l’accordéon assis sur la table
presse et distend tout à tour
ses soufflets aigres.

C’est l’heure où le soleil se couche,
la lune est ronde, l’air est bleu ;
on dirait qu’une poussière d’étoiles
monte des champs avec la nuit.

Les cloches du dimanche ont sonné ce matin,
les cloches se sont tues,
mais il y a comme un souvenir qui reste d’elles
dans le balancement des arbres du  jardin ;
 
et les gens sur le seuil de leurs maisons regardent,
heureux de voir grandir la lune
à la cime des peupliers.

 

© Charles-Ferdinand RAMUZ


pCharles-Ferdinand Ramuz (1878-1947)
Ecrivain suisse romand, Charles-Ferdinand Ramuz a utilisé le parler vaudois, ce qui donne à son oeuvre un style singulier. Il est auteur de romans, d'essais et de poèmes où figurent au premier plan les espoirs et les désirs de l'être humain. Ramuz puisa dans d'autres formes d'art (peinture, cinéma) pour contribuer à la redéfinition du roman.
Du même auteur :
Les maisons
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Posté le 14/10/2022 - Thème : Amour

Là sur mon front

Là sur mon front
pose ta main
Comme si ta main
Était ma main

Serre-moi fort
Comme à la mort
Comme si ma vie
Était ta vie

Et aime moi
Comme à bonheur
Comme si mon coeur
Était ton coeur.

 

© Attila JOZSEF


Attila József (1905-1937)
Poète hongrois, Attila József fut un poète de la révolte, en but à toutes sortes de persécutions. Reçu à la Faculté de Lettres de Szeged afin d'être enseignant, il s'en détourne à cause d'un conflit avec un professeur. Exclu du parti communiste hongrois, il essaie de gagner un peu d'argent en publiant ses poèmes. Atteint de schizophrénie, il est pris en charge par des psychiatres. Il meurt à 32 ans, écrasé par un train. Un mémorial est érigé non loin de l'endroit de sa mort. La thèse généralement acceptée est celle du suicide ; certains considèrent cependant que sa mort fut accidentelle.
Du même auteur :
Coeur pur
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Posté le 14/10/2022 - Thème : Silence

Bruyants silences

C’est le grand silence de la vie
qui me tinte aux oreilles.

C’est vilain silence qui glapit
rien qu’à lui-même pareil.

C’est bruyant silence de la foule
caquetant tout son saoul.

C’est parfait silence de parlotes
où chacun radote.

Et dans ce guignol
qui ricane
qui rigole
qui me suit
me poursuit
et encore mieux m’isole,
c’est le dur silence de la vie
qui me tinte aux oreilles.

 

© Esther GRANEK


pEsther Granek
(1927-2016)
Poétesse franco-belge qui a survécu à l'Holocauste, Esther Granek a été déportée en 1940 dans un camp de concentration à Brens, près de Gaillac. Avec sa famille, elle a pu s'échapper du camp en 1941 puis elle est retournée à Bruxelles où elle reste cachée chez son oncle et sa tante jusqu'en 1943. De 1943 jusqu'à la fin de l'occupation nazie, elle a été cachée par une famille chrétienne avec de faux papiers, prétendant être leur enfant, et travailla dans leur magasin. Elle vécut en Israël à partir de 1956. Elle a travaillé à l’ambassade de Belgique à Tel Aviv en tant que secrétaire-comptable pendant 35 années.
Voir tous les textes de l'auteure sur le site
Site officiel : → http://esthergranek.webs.com/
→ Sa biographie sur Wikipédia

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Posté le 14/10/2022 - Thème : Saison / Hiver

La voix du vent

Les nuits d’hiver quand le vent pleure,
Se plaint, hurle, siffle et vagit,
On ne sait quel drame surgit
Dans l’homme ainsi qu’en la demeure.

Sa grande musique mineure
Qui, tour à tour, grince et mugit,
Sur toute la pensée agit
Comme une voix intérieure.

Ces cris, cette clameur immense,
Chantent la rage, la démence,
La peur, le crime, le remords…

Et, voluptueux et funèbres,
Accompagnent dans les ténèbres
Les râles d’amour et de mort.

 

© Maurice ROLLINAT


pMaurice Rollinat
(1946-1903)
Poète, musicien et interprète français, Maurice Rollinat a écrit ses premiers poèmes en 1870, encouragé par George Sand. Ses textes, allant du pastoral au macabre en passant par le fantastique, lui valent une brève consécration en 1883. Tourmenté, souffrant de névralgies, il se retire dans la Creuse où il continuera son oeuvre littéraire. Au décès de sa compagne, il tente plusieurs fois de se suicider. Malade (probablement d'un cancer), il est hospitalisé à Ivry où il meurt à l'âge de 56 ans.
Autres textes :
Le chat
Journée de printemps
Magie de la nature
→ Sa biographie sur Wikipédia

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Posté le 14/10/2022 - Thème : Espoir / Amour

La maison serait pleine de roses...

La maison serait pleine de roses et de guêpes.
On y entendrait, l’après-midi, sonner les vêpres ;
et les raisins couleurs de pierre transparente
sembleraient dormir au soleil sous l’ombre lente.
Comme je t’y aimerais ! Je te donne tout mon cœur
qui a vingt-quatre ans, et mon esprit moqueur,
mon orgueil et ma poésie de roses blanches ;
et pourtant je ne te connais pas, tu n’existes pas.
Je sais seulement que, si tu étais vivante,
et si tu étais comme moi au fond de la prairie,
nous nous baiserions en riant sous les abeilles blondes,
près du ruisseau frais, sous les feuilles profondes.
On n’entendrait que la chaleur du soleil.
Tu aurais l’ombre des noisetiers sur ton oreille,
puis nous mêlerions nos bouches, cessant de rire,
pour dire notre amour que l’on ne peut pas dire ;
et je trouverais, sur le rouge de tes lèvres,
le goût des raisins blonds, des roses rouges et des guêpes.

 

© Francis JAMMES


pFrancis Jammes
(1868-1938)
Poète, romancier, dramaturge français, Francis Jammes passa la majeure partie de sa vie dans le Béarn et le Pays Basque, principales sources de son inspiration.
Autres textes :
Le vent triste
La jeune fille 
Avec ton parapluie... 
La salle à manger
→ Sa biographie sur Wikipédia

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Posté le 14/10/2022 - Thème : Révolution / Révolte

Magouille blues

Tous les sept ans et même parfois avant
On a droit au grand carnaval
Au carnaval de la magouille
Au grand défilé des embrouilles
C'est tellement bidonnant
Que ça en devient consternant

Le candidat de l'Ordre Moral
Avec sa gueule à faire châtrer tous les mâles
Il nous parle sans rigoler
De vieilles vertus desséchées
Travail, Famille, Patrie, ça va changer
Le Père la pudeur va nous réformer
Il nous dit dans son programme d'acier
Que les mâles doivent se retirer
Lui, il a quand même dérapé
Trois ou quatre fois dans sa moitié
Il est vrai qu' c'était pour engendrer
Des bons Français à l'âme bien trempée

Magouille blues (x6)

Les autres grands qui s'opposent
Viennent tous du même clan
Et c'est d'autant plus marrant
De les voir se casser les dents
En s'envoyant dans le nez
Toutes leurs turpitudes passées
Avant qu' l'un d'eux soit Président
Avant qu'il en prenne pour sept ans
Ces messieurs à image sociale
Essaient de nous r'monter le moral
Ils iraient même, qui l'aurait crû,
Jusqu'à nous montrer leur cul

Magouille blues (x6)

Ils n'ont jamais autant de cœur
Que quand il leur faut beaucoup d'électeurs
Quand le jour J sera passé
Finis les serments, finis les baisers
Finies les bonnes résolutions
On r'deviendra tous des pauv' cons
En attendant, ils veulent nous faire croire à
Des arguments de bazar
Français, Françaises, soyez réalistes
Gaffe aux socialo-communistes
C'est là qu'est le plus grand danger
Pour notre vieux pays traumatisé

Magouille blues (x6)

Moi, pour vous dire la vérité
Je suis plutôt pour le danger
La seule chose qui m'inquiète
C'est le mec qui s' trouve à leur tête
Car plusieurs fois par le passé
Il a sa veste retournée
Les seuls qui soient vraiment sympas
Qui soient un peu comme vous et moi
Je n' parle pas du royaliste
Ni bien entendu du fasciste
C'est ceux qu'auront au bout du compte
Deux ou trois pour cent des voix, pourquoi ?

Magouille blues (x6)

Il est vrai que deux ou trois pour cent
Ça fait quand même pas mal de gens
Pas mal de gens qui s'ront fichés
Et qui un jour vont s' retrouver
Dans un stade militairement gardé
Où on pourra toujours chanter

 

© François BERANGER
Texte mis en ligne pour commémorer l'anniversaire de sa mort le 14 octobre 2003


pFrançois Béranger
(1937-2003)
Auteur-compositeur-interprète libertaire français qui connaît une forte notoriété dans les années 1970 grâce à des textes dans la pure tradition du "protest song", symbole de l’après Mai 68. Des générations ont vibré sur Natacha, AlternativeLes Mots terribles,Magouille blues ou Mamadou m’a dit. Aujourd’hui, Hubert-Félix Thiéfaine ou Sanseverino reprennent volontiers des chansons de son répertoire.
Autres textes :
Manifeste
Le vieux
→ Sa biographie sur Wikipédia
→ Ecouter sur YouTube

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Posté le 14/10/2022 - Thème : Amour

La mort l'amour la vie

J'ai cru pouvoir briser la profondeur l'immensité

Par mon chagrin tout nu sans contact sans écho

Je me suis étendu dans ma prison aux portes vierges

Comme un mort raisonnable qui a su mourir

Un mort non couronné sinon de son néant

Je me suis étendu sur les vagues absurdes

Du poison absorbé par amour de la cendre

solitude m'a semblé plus vive que le sang

Je voulais désunir la vie

Je voulais partager la mort avec la mort

Rendre mon cœur au vide et le vide à la vie

Tout effacer qu'il n'y ait rien ni vitre ni buée

Ni rien devant ni rien derrière rien entier

J'avais éliminé le glaçon des mains jointes

J'avais éliminé l'hivernale ossature

Du vœu de vivre qui s'annule.

Tu es venue le feu s'est alors ranimé

L'ombre a cédé le froid d'en bas s'est étoilé

Et la terre s'est recouverte

De ta chair claire et je me suis senti léger

Tu es venue la solitude était vaincue

J'avais un guide sur la terre je savais

Me diriger je me savais démesuré

J'avançais je gagnais de l'espace et du temps

J'allais vers toi j'allais sans fin vers la lumière

La vie avait un corps l'espoir tendait sa voile

Le sommeil ruisselait de rêves et la nuit

Promettait à l'aurore des regards confiants

Les rayons de tes bras entrouvraient le brouillard

Ta bouche était mouillée des premières rosées

Le repos ébloui remplaçait la fatigue

Et j'adorais l'amour comme à mes premiers jours.

Les champs sont labourés les usines rayonnent

Et le blé fait son nid dans une boule énorme

La moisson la vendange ont des témoins sans nombre

Rien n'est simple ni singulier

La mer est dans les yeux du ciel ou de la nuit

La forêt donne aux arbres la sécurité

Et les murs des maisons ont une peau commune

Et les routes toujours se croisent.

Les hommes sont faits pour s'entendre

Pour se comprendre pour s'aimer

Ont des enfants qui deviendront pères des hommes

Ont des enfants sans feu ni lieu

Qui réinventeront les hommes

Et la nature et leur patrie

Celle de tous les hommes

Celle de tous les temps.


© Paul ELUARD


pPaul Eluard
(1895-1952)
Nom de plume d'Eugène Grindel, Paul Eluard est un poète français. Il adhère au dadaïsme et devient l'un des piliers du surréalisme. Obligé d'interrompre ses études à cause de la tuberculose, il séjourne en sanatorium où il rencontre une jeune russe qu'il prénomme Gala. Impressionné par sa forte personnalité, c'est d'elle qu'il tient son premier élan de poésie amoureuse. Il l'épouse début 1917. Malgré sa santé défaillante, il est mobilisé en 1914, puis publie ses premiers poèmes. Au lendemain de la Grande Guerre, il adhère au mouvement Dada puis s'engage dans celui du surréalisme. En 1928, il repart en sanatorium accompagné de Gala. C'est là qu'elle le quitte pour Salvador Dali. Autour d'un voyage autour du monde, il rencontre Maria Benz (Nusch) qui devient sa muse et lui inspirera ses plus beaux poèmes d'amour. Plongé dans le désespoir après le décès de Nusch en 1946, il rencontre Dominique qui devient sa dernière compagne et pour laquelle il écrit le recueil "le Phénix" consacré à la joie retrouvée. Il succombe à une crise cardiaque le 18 novembre 1952 et sera inhumé au Père Lachaise.
→ Voir la liste de tous ses textes sur le site
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