Un grain de folie
Belinda

Belinda, la vie ne l’a pas gâtée,
Ses parents ne roulaient pas sur l’or
Son père, dans ses vapeurs de narguilé,
Pour rien la frappait encore et encore
Un jour, après qu’il ait tout cassé,
Sa mère à bout de force, l’a mis dehors.
Belinda élevait ses frères et ses sœurs,
Depuis que leur mère avait dû s’aliter.
Pas question d’école, rien que du labeur.
Assurer chaque hiver, chaque été.
Une aide sociale venait quelques heures
Mais la paie restait cruciale pour manger.
Belinda se sentait bien seule au monde,
A croiser des gens pas comme il faut.
Bien malgré elle, elle volait : oh, la honte !
Puis des mecs l’ont forcée à vendre sa peau.
La descente aux enfers, ça pue, c’est immonde :
Elle était devenue esclave de maquereaux.
Belinda n’avançait plus dans la vie
Elle perdait carrément le contrôle
De son âme et de sa carcasse meurtrie.
Son refuge, le soir venu, c’était sa piaule
Qu’elle partageait avec d’autres filles.
Ses jours géraient des anciens de la taule.
Belinda rêvait de viande et de frites :
Mais les repas étaient moins que frugaux.
Les conditions étaient des plus strictes
Pas question de sortie, y avait des barreaux.
Il fallait aussi manger sa ration au plus vite,
Au point qu’elle est devenue maigre à fleur d’os.
Belinda malgré tout jamais n’abdiquait
Elle voulait qu’on la voie sage et docile
Pour bénéficier des plus que l’on offrait.
Un cours de cuisine où on ne faisait pas la file
La tentait depuis le début, elle en rêvait
Préparer des plats c’était tout son profil.
Belinda souvent repense à tous ces temps-là
Toutes ces dures années, tous ses coups ratés,
Son passé gâché at son avenir pas là.
Lourds souvenirs, rêves presqu’enterrés.
Mais aujourd’hui elle veut oublier tout ça
Son restaurant « Me voilà » est une réalité.
→ Bio-bibliographie de l'auteur
Qui est fou ? Qui est sage ?

Qui est fou, qui est sage ?
La sagesse est en cage
Faut un grain de folie
Pour supporter la vie
La sagesse est en cage
Quand tout tourne à l’envers
Quand le monde partage
La violence et la guerre
Faut un grain de folie
Malgré tout ce saccage
Sur la terre salie
Pour s’avancer sans rage
Pour supporter la vie
Il faut briser la cage
Et la sagesse crie :
Qui est fou, qui est sage ?
Angélique

Chez la sœur de ma grand-mère
Qui n’était qu’une simple roturière
Tout n’était que folie passagère
De la cuisine jusqu’aux vestiaires.
Sur la table de la cuisine,
Traînaient Pierrots et Colombines
Et sur les murs étaient accrochés
Tous les nus qu’elle avait gardés.
C’était un peu fou car pour l’époque
Elle posait pour qu’on la croque
Son fard à joue trop orangé
Portait les traces de nos baisers.
Pour certains, elle était excentrique
Moi je la trouvais plutôt comique
Elle masquait ses grains de folie
En nous jouant des tragédies.
Comme je venais souvent la voir
Elle me laissait voir son miroir
Et derrière je devais deviner
Le nombre de ses grains de beauté.
Mais un soir, dans son couloir
Juste à la tombée du soir
La faucheuse la surprit
Emmenant sa poudre de riz.
→ Bio-bibliographie de l'auteure
Dans la chambre rose bonbon

Une femme dénudée est allongée, paresseusement, sur le lit d’une chambre.
Ses fesses charnues aux couleurs rose bonbon frémissent sous les caresses d’un homme au visage couperosé.
La chambre est à l’unisson des deux amants, myosotis bleus et lilas rose bonbon recouvrant une tapisserie datant des années soixante.
On frappe à la porte. La dame dit d’entrer.
Apparaît alors un jeune homme rosissant, porteur d’un bouquet de roses.
« Bon, bon, » lui dit l’homme couperosé, « posez les, là, dans ce vase ! »
Le jeune homme obtempère et sort de la chambre.
Les deux amants se demandent d’où vient ce bouquet, surtout l’homme couperosé.
Aucune carte, rien qui permette de le savoir.
Mystère et embarras…
La dame allume alors la télévision, pour passer à autre chose…
Un homme en train de mourir, murmure, d’une voix à peine audible : « Rosebud » (bouton de rose). Ne manque que le bonbon.
Qu’à cela ne tienne… L’homme couperosé ouvre le tiroir d’une table de chevet et en retire deux bonbons que les deux amants s’emploient à sucer paisiblement, en regardant « Citizen Kane » d’Orson Wells à la télévision.
Très vite le sommeil gagne les deux amants, qui, tendrement enlacés, se mettent à rêver… une vie tièdement amoureuse, une vie en rose…
bonbon
→ Bio-bibliographie de l'auteur
Ma folie

Avoir une envie folle de l'envie d'être fou.
La croix pour l'ombre

La faim la fatigue et le froid
© Extrait de Le fou d'Elsa, 1963
poème mis en musique par Jean Ferrat, 1971
→ Bio-bibliographie de l'auteur
La terre est bleue

La terre est bleue comme une orange
Jamais une erreur les mots ne mentent pas
Ils ne vous donnent plus à chanter
Au tour des baisers de s’entendre
Les fous et les amours
Elle sa bouche d’alliance
Tous les secrets tous les sourires
Et quels vêtements d’indulgence
À la croire toute nue.
Les guêpes fleurissent vert
L’aube se passe autour du cou
Un collier de fenêtres
Des ailes couvrent les feuilles
Tu as toutes les joies solaires
Tout le soleil sur la terre
Sur les chemins de ta beauté.
Oeil de sourd
Faites mon portait.
Il se modifiera pour remplir tous les vides.
Faites mon portrait sans bruit, seul le silence,
A moins que - s'il - sauf - excepté-
Je ne vous entends pas.
Il s'agit, il ne s'agit plus.
Je voudrais ressembler -
Fâcheuse coïncidence, entre autres grandes affaires.
Sans fatigue, têtes nouées
Aux mains de mon activité.
© Extrait de L'amour de la poésie, 1929
© Paul Eluard
→ Bio-bibliographie de l'auteur
Le paresseux

Accablé de paresse et de mélancolie,
Je rêve dans un lit où je suis fagoté,
Comme un lièvre sans os qui dort dans un pâté,
Ou comme un Don Quichotte en sa morne folie.
Là, sans me soucier des guerres d’Italie,
Du comte Palatin, ni de sa royauté,
Je consacre un bel hymne à cette oisiveté
Où mon âme en langueur est comme ensevelie.
Je trouve ce plaisir si doux et si charmant,
Que je crois que les biens me viendront en dormant,
Puisque je vois déjà s’en enfler ma bedaine,
Et hais tant le travail, que, les yeux entrouverts,
Une main hors des draps, cher Baudoin, à peine
Ai-je pu me résoudre à t’écrire ces vers.
Poète français né dans la banlieue de Rouen, Marc-Antoine Girard sieur de Saint-Amant est l'auteur de poèmes burlesques, satiriques ou lyriques. Il a fait partie de la toute neuve Académie française. Peu de documents permettent de retracer la vie de Saint-Amant au-delà de la légende que le poète a créée : gentilhomme aventureux, infatigable voyageur, poète et soldat, maniant aussi bien la plume que l'épée, bon vivant, amateur de vin et de bonne chère, un « bon gros » comme il se qualifiait lui-même. Dès 1632, Saint-Amant est reconnu comme chef de file des poètes légers et des bons vivants de son temps. Il a occupé de son vivant, pendant près d'un quart de siècle, le devant de la scène
→ Sa biographie sur Wikipédia
Fleur fatale

L’absurdité grandit comme une fleur fatale
Dans le terreau des sens, des coeurs et des cerveaux ;
En vain tonnent, là-bas, les prodiges nouveaux ;
Nous, nous restons croupir dans la raison natale.
Je veux marcher vers la folie et ses soleils,
Ses blancs soleils de lune au grand midi, bizarres,
Et ses échos lointains, mordus de tintamarres
Et d’aboiements et pleins de chiens vermeils.
Iles en fleurs, sur un lac de neige ; nuage
Où nichent des oiseaux sous les plumes du vent ;
Grottes de soir, avec un crapaud d’or devant,
Et qui ne bouge et mange un coin du paysage.
Becs de hérons, énormément ouverts pour rien,
Mouche, dans un rayon, qui s’agite, immobile
L’inconscience douce et le tic-tac débile
De la tranquille mort des fous, je l’entends bien !
© Extrait de Les Débâcles, 1888
© Émile Verhaeren (1855-1916)
→ Bio-bibliographie de l'auteur
L'Amour et la Folie

Ses flèches, son carquois, son flambeau, son enfance
Ce n'est pas l'ouvrage d'un jour
Que d'épuiser cette science.
Je ne prétends donc point tout expliquer ici :
Mon but est seulement de dire, à ma manière,
Comment l'aveugle que voici
(C'est un dieu), comment, dis-je, il perdit la lumière ;
Quelle suite eut ce mal, qui peut-être est un bien
J'en fais juge un amant, et ne décide rien.
Celui-ci n'était pas encor privé des yeux.
Une dispute vint : l'Amour veut qu'on assemble
Là-dessus le conseil des Dieux ;
L'autre n'eut pas la patience ;
Elle lui donne un coup si furieux,
Qu'il en perd la clarté des cieux.
Femme et mère, il suffit pour juger de ses cris :
Les Dieux en furent étourdis,
Et Jupiter, et Némésis,
Et les Juges d'Enfer, enfin toute la bande.
Elle représenta l'énormité du cas ;
Son fils, sans un bâton, ne pouvait faire un pas :
Nulle peine n'était pour ce crime assez grand :
Le dommage devait être aussi réparé.
Quand on eut bien considéré
L'intérêt du public, celui de la partie,
Le résultat enfin de la suprême cour
Fut de condamner la Folie
A servir de guide à l'Amour.
© Extrait du troisième livre des Fables, 1693
Poète, homme de lettres et principal représentant du classicisme français. Outre ses Fables et ses Contes libertins, qui ont établi sa célébrité dès les années 1660, on lui doit divers poèmes, pièces de théâtre et livrets d'opéra qui confirment son ambition de moraliste.
→ Biographie sur Wikipédia
L'espérance

Emporte mon amour.
© Extrait de Romances, 1819
D'abord comédienne puis chanteuse, Marceline Desbordes-Valmore est connue pour son oeuvre poétique originale, généralement associée au romantisme. Elle est surnommée Notre-Dame-des-Pleurs en raison de sa vie jalonnée de drames : elle perd sa mère à l'âge de quinze ans, son père est ruiné. Amoureuse d’Henri de la Touche, elle enfante un fils qui décède à l’âge de 5 ans. Mais l’homme qu’elle aime, issu de la bourgeoisie, ne peut épouser une femme du spectacle. Ce drame sentimental se lit en filigrane dans ses textes. Elle rencontre plus tard Prosper Valmore, un comédien avec qui elle a quatre enfants. Seul l’un d’entre eux lui survivra. En 1819, elle publie son premier recueil Elégies et romances qui est bien accueilli par la critique. Elle abandonne le théâtre et se consacre à l'écriture. Elle publiera plusieurs recueils, des nouvelles, des contes pour enfants et un roman autobiographique.
→ Tous ses textes sur le site
→ Biographie sur Wikipédia
